Modification des gènes et QI : démystifier la technolâtrie

November 18, 2019

 

 

Suite à un débat en ligne autour du livre La Guerre des Intelligences de Laurent Alexandre, où je me suis montré sceptique, Cyrus Farhangi (inquiet, car trouvant la thèse du livre plausible en tant que simple citoyen intéressé) m’a proposé d’écrire un article sur la possibilité d’augmenter les capacités du cerveau par des moyens génétiques d’ici 10 à 20 ans, et sur les risques de voir une nation se donner pour projet d’acquérir un QI hors-normes.

 

N’étant spécialiste ni de la génétique de l’intelligence, ni de la procréation médicalement assistée, je n’étais pas extrêmement chaud pour écrire une telle contribution. J’ai tout de même une vision en tant que chercheur, et renverrai à quelques références vous invitant à explorer le sujet par vous-mêmes. Il se trouve par ailleurs que nous touchons à un sujet qui me tient à cœur, celui de la technolâtrie.

 

La technolâtrie est une adoration aveugle de la technique, qui devient la représentation de la science sur Terre. C’est en fait la revanche de la magie sur la science (au sens de Popper). Malheureusement le soutien financier de l’activité scientifique est le plus souvent le fait de technolâtres, ce qui constitue un problème épineux.

 

Pour en revenir à la question initiale, "sera-t-on capable d’augmenter le QI d’une population humaine d’ici 20 ans", qui relève d’une croyance magique en la technologie, examinons l’origine de cette spéculation qui repose sur deux assertions :

 

1) Il y a des gènes de l’intelligence

2) On sera capables "d’améliorer" le génome humain

 

 

1) L’intelligence est multifactorielle et dépend de l’interaction entre notre génome et notre environnement.

 

Il y a des variants de gènes associés à des retards mentaux. Mais la plupart des gènes suspectés d’être associés à un QI élevé ont un effet individuel très faible.

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3935975/

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4650257/

 

D’autre part, un gène est responsable d’une modification biochimique, pas d’une seule caractéristique, et risque d’agir sur d’autres caractéristiques de l’individu de manière difficile à prévoir.

 

 

2) On en revient à ce qui serait véritablement possible

 

On peut aujourd’hui faire du diagnostic pré-implantatoire après fécondation in vitro (FIV). Les parents qui se savent porteurs d’une anomalie génétique ayant de graves conséquences peuvent avoir recours à une FIV au cours de laquelle plusieurs embryons sont produits. Grâce aux technologies actuelles, on peut savoir si l’embryon est porteur de la mutation pathogène en analysant une seule de ces cellules (diagnostic pré-implantatoire), et ne réimplanter que les embryons qui ne portent pas la mutation. On pourrait ici parler d’eugénisme s’il y avait une volonté étatique d’éliminer les gènes mutants.

 

Dans le cas des variants associés à un QI élevé, on a du mal à imaginer des familles ayant recours à une FIV onéreuse et traumatisante pour que leur enfant ait une chance minime de gagner quelques points de QI. En effet, si le recours à la FIV peut être raisonnablement proposé en cas de stérilité ou pour éviter des maladies graves, cette technique présente trop de risques pour des naissances normales. En particulier, dans le cas qui nous préoccupe, elle a été associée à un taux augmenté d’enfants ayant un retard intellectuel.

https://www.sciencealert.com/there-s-a-surprising-link-between-assisted-fertility-technology-and-intellectual-impairment

 

La sélection d’embryons après FIV à visée d'augmentation du QI ne pourrait donc concerner que de rares parents avides de performances et mal informés sur les risques et les bénéfices.

 

Mais l’alternative qui séduit les technolâtres est la modification du génome par manipulation de l’ADN, en particulier par la technologie CRISPR-cas9, qui a été utilisée pour la première fois en Chine en 2018 (bébés CRISPR). Il est important de rappeler certains détails de cette technologie. La modification est effectuée sur l’embryon fécondé in vitro en division, et la technique aboutit actuellement à la création de mosaïques, c’est à dire d’embryons porteurs à la fois de cellules ayant le gène modifié et de cellules ayant le gène natif. La technique entraîne également des modifications du génome en dehors de la cible dont les conséquences sont imprévisibles. Il est donc évident que les parents qui désirent avoir un enfant indemne d’une maladie grave préféreront la sélection d'embryons après diagnostic pré-implantatoire.

 

Dans le cas d’une "amélioration" du génome par un gène non-présent chez les parents, une autre question se pose : le gène qui confère un avantage selon un critère n’entraîne-t-il pas un désavantage selon un autre critère ? Les gènes agissent au niveau moléculaire mais leur action sur l’organisme entier est multiple. Par exemple, c’est le même variant du gène qui est responsable d’une protection contre le paludisme et qui cause la drépanocytose, une anémie grave. Pour résumer, face à un bénéfice très hypothétique, on peut opposer des risques dont certains sont bien documentés.

 

On voit donc que la question éthique concernant les modifications du génome à visée d’augmentation du QI est bien plus simple que celle qui agite les bioéthiciens sur la définition de l’humain et peut se résumer au traditionnel "primum non nocere" ("en premier ne pas nuire") du serment d'Hippocrate.

 

Par ailleurs une société qui imaginerait qu’elle pourrait augmenter son bonheur et son intelligence en modifiant son génome serait bien malade, et ferait mieux de réfléchir à la façon de valoriser l'intelligence, en méditant cette pensée de Bertrand Russell : "le problème du monde est que les imbéciles sont sûrs d’eux et les gens intelligents remplis de doute".

 

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