"Ils ont qu’à faire moins d’enfants dans les pays pauvres" : sérieux c’est ça ta "solution" ?

December 1, 2019

 

On est dans le solutionnisme, le y-a-qu’à-faut-qu’onisme, le bouc-émissairisme et l’illimitisme total :

  • il y aurait des "solutions" au guêpier ultra-complexe dans lequel nous nous sommes fourrés (en croyant bien faire, et on a d’ailleurs très bien fait, je le dis sans ironie, même les pays pauvres commencent à en bénéficier, les progrès de notre civilisation sont indéniables)

  • celles-ci sont simples à mettre en œuvre

  • le problème est chez les autres

  • on peut quant à nous poursuivre éternellement sans rien changer.

 

Certes, mais peut-être est-ce vrai ? Tout d’abord, je ne nie pas que la démographie soit un gros problème. Nous sommes 7,5 milliards d’habitants, et la capacité de charge de la Terre est déjà mise à très rude épreuve. Nous devrions être 10 milliards en 2050, souhaitant consommer l’équivalent de 14 milliards consommateurs d'aujourd'hui (à supposer qu’il y ait assez de ressources et un climat assez stable pour cela… ce genre de projection n’intégrant bien sûr jamais ces facteurs). Il y a donc bien deux termes dans l’équation du siècle : la population, et la consommation de ressources par habitant.

 

Une fois qu’on a dit ça, jetons un regard plus précis sur les chiffres :

 

1) La majeure partie du monde a déjà bien avancé dans sa transition démographique. Voici quelques taux de fécondité de pays non-Occidentaux très peuplés (la France étant à 2 enfants par femme) : la Chine est à 1.6 enfants par femme, l’Inde à 2.3, l’Indonésie à 2.4, le Pakistan à 3.5, les Philippines à 2.9, le Bangladesh à 2.1, le Vietnam à 1.9, l’Algérie à 2.8, l’Egypte à 3.3, la Turquie à 2.1, l’Iran à 1.7, le Brésil à 1.7, le Mexique à 2.2 (source : Banque Mondiale).

 

2) Tous ces chiffres sont en chute nette. La transition n’est pas achevée partout, loin de moi l’idée d’embellir la situation, mais allez vous-mêmes regarder les courbes (tapez « Nom-du-Pays taux de fécondité » dans Google, normalement le graphique devrait apparaitre tout de suite).

 

3) Les taux de fécondité en Afrique sub-saharienne sont encore élevés, bien qu’en forte baisse. Le taux global sur la région était de 6,7 en 1980, et de 4,8 en 2018. Peut-être que ça ne va pas assez vite, peut-être que c’est déjà une belle avancée, je n’en sais rien. Je vous laisse le soin de juger le nombre d’enfants que devrait idéalement avoir un ménage africain, et laissons-leur le soin de juger le nombre de tonnes de CO2 que nous devrions idéalement émettre.

 

4) La population mondiale va de toute manière atteindre de l’ordre de 10 milliards en 2050 en raison de l’inertie démographique. Les enfants nés aujourd’hui vont grandir et à leur tour faire plus ou moins d’enfants. Les quinquagénaires pas encore âgés vont venir grossir les rangs des seniors. Et l’espérance de vie dans les pays en voie de développement va encore augmenter. En matière de démographie, "les dés sont jetés" en grande partie pour 2050.

 

5) Même avec tous les efforts imaginables, la marge de manœuvre pour limiter la hausse de la population mondiale à 2050 n'est pas de nature à résoudre l’équation. Ce graphique indique qu’elle serait de l’ordre d’un demi-milliard d’habitant à horizon 2050 pour l’Afrique sub-saharienne. Ce graphique des Nations Unies indique qu’elle serait de l’ordre de 2 milliards d’habitants à échelle mondiale (population mondiale de 9 milliards en intervalle bas, 11 milliards en intervalle haut… et à nouveau, tout ce beau monde va souhaiter consommer beaucoup de ressources). Ce serait évidemment un pas non-négligeable, il faut promouvoir le planning familial et l’éducation des femmes. On ne s’attardera pas ici sur les projections à 2100 : le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont encore plus hypothétiques qu’à 2050, car n’intégrant pas les limites physiques de la planète.

 

6) Le Français moyen émet 12 tonnes de gaz à effet de serre par an (en comptant les "émissions importées" des produits consommés en France, et fabriqués ailleurs). Baladez-vous sur cette page Wikipedia, l’empreinte d’un Français est très nettement supérieure à celle des pays pauvres. Et encore, les chiffres du tableau n’intègrent pas les "émissions importées" (si on le fait, notre empreinte double, et celle des pays exportateurs baisse). Le Français moyen dérègle donc bien davantage le climat de l’Africain moyen, que ce dernier ne dérègle le nôtre. Ce n’est pas un jugement moral, c’est un fait purement descriptif, rien de plus, rien de moins. Sur base des connaissances scientifiques disponibles, la phrase que je viens de souligner est vraie (les scientifiques climato-sceptiques étant une infime minorité décroissante à mesure qu’ils reconnaissent les erreurs de leurs modèles ; bien entendu, il était sain d'avoir un débat scientifique).

 

7) Pour les ressources, c’est plus complexe. Certes, l'empreinte carbone est plutôt un bon proxy (pas parfait) pour illustrer également l'impact sur l'épuisement des ressources. En ce qui concerne les ressources très mondialisées (pétrole, phosphate…) le Français moyen va avoir un impact supérieur sur l’Africain moyen que l’inverse. Pour les ressources plutôt localisées (eau, poissons, forêts…), c’est moins net : la gestion en revient plutôt aux populations locales, bien que la demande mondiale exerce également un impact sur ces ressources locales. Bref...

 

8) La hausse possible de la population des Etats-Unis, premier pollueur du monde sur à peu près tous les indicateurs imaginables, est loin d'être négligeable. Celle-ci pourrait gagner entre 30 millions et 120 millions d'habitants à 2050, selon le niveau d'immigration. L'Américain moyen émettant 20 fois plus de CO2 que l'Africain moyen, 120 millions de personnes supplémentaires vivant à l'américaine reviendrait, pour le climat, à rajouter plus de 2 milliards d'Africains.

 

9) Il se pose bien sûr la question des flux migratoires, qui présentent toutes les chances de s’amplifier en conséquence de crises écologiques qui vont s’aggraver. Je n’ai quasiment aucune idée lucide de levier d'action sur cette question qui, en première approche, me semble éthiquement et techniquement insoluble, et qui dépasse largement mes capacités d’analyse. En tous cas il faut y réfléchir, même si c’est épineux. Je suis à l’écoute (comme sur tout le reste).

 

Bref, il ne suffira pas de faire moins d’enfants dans les pays pauvres 😊.

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