"Débat" avec un climato-négationniste du Ministère des Transports

December 18, 2019

Voici une synthèse d’un petit-déjeuner au Sénat avec Christian Desprès, Chef de la mission des Etudes et de la Recherche du Ministère de l’Equipement et des Transports, sur le thème « Collapsologie et risques d’effondrement ». J’y assistais avec enthousiasme dans l’espoir qu'un représentant de l'Etat apporte des réponses à nos inquiétudes (a minima un blabla habituel de type « ne vous inquiétez pas, nous vous comprenons et nous faisons au mieux »).

 

Ce qui aurait été encore plus chouette, c'est que ce Monsieur nous expose une vision inspirante d'un système de transport résilient pour l'avenir de la France. Après tout, c'est exactement ce en quoi consiste son boulot. Malheureusement il n'était nullement venu dans cette visée.

 

Monsieur Desprès démarre son intervention en assimilant ceux qui étudient et s’inquiètent des risques systémiques (limités dans son esprit à une urgence climatique qui n’a aucunement lieu d’être) à des « militants et des prédicateurs » ultra-minoritaires, confondant science et métaphysique, tenant d’une « religion de la catastrophe », et « fascinés par la mort ». Il a semblé échapper à Monsieur Desprès qu’un nombre croissant de scientifiques, d’ingénieurs, de chercheurs, d’économistes, et de hauts-fonctionnaires jugent élevés et croissants les risques d’effondrement civilisationnel, en conclusion d’analyses scientifiques et méthodiques de tendances économiques, sociales, énergétiques, hydriques et climatiques. J’ai tenté d’en faire une synthèse pédagogique dans cet article pris au sérieux par les décideurs avec lesquels je m'entretiens actuellement. Il contient des informations aucunement abordées par l’intervenant du jour, dont les propos indiquent qu’il ne s’est jamais réellement intéressé au thème de son intervention du jour.

 

Monsieur Desprès enchaine les parallèles rhétoriques d’ordre biblique (« dès Abel et Cain l’homme était perçu comme une menace pour lui-même ») et historique (« lors de la Guerre Froide les gens avaient peur de l’hiver nucléaire »), et suggère que « notre époque a besoin de se sentir à part et de s’inventer de nouvelles peurs ». Monsieur Desprès semble ignorer que la Grande Accélération est un phénomène très récent, sans précédent historique, et aux tendances exponentielles incontrôlées.

 

Monsieur Desprès nie les conclusions des travaux du GIEC (reposant sur « des séries temporelles trop courtes et des échantillons trop petits ») et l’urgence climatique. Un monde à +3-4 degrés serait même potentiellement un « optimum climatique ». Peu de populations seraient véritablement touchées par le changement climatique. Monsieur Desprès est tombé dans la caricature du climatoscepticisme avec une succession d’arguments maintes fois démontés par la recherche scientifique. Il semble ignorer que le débat sur le risque de réchauffement (auquel il ne prend nullement part) convainc, itération après itération, une part croissante des scientifiques, justement parce que les séries temporelles s’allongent, parce que les données sur lesquelles reposent les modèles s’affinent, et surtout parce que les modèles fonctionnent, voire sous-estiment certains phénomènes comme la fonte des glaces. Que l’unanimité ne garantisse pas la vérité est indiscutable : parier notre avenir selon le l’hypothèse que la totalité des scientifiques auraient tort… est une stratégie de prévention et de couverture des risques pour le moins discutable de la part d’un décideur politique.

 

Il échappe également à Monsieur Desprès qu’entre autres réjouissances, les vagues de chaleur provoquées par le changement climatique, insoutenables pour le corps humain (sans parler de l’agriculture), pourraient rendre inhabitables de vastes pans de territoires très peuplés (je ne parle même pas ici des victimes de la montée des eaux, des sécheresses, des crises alimentaires, et des épidémies). Monsieur Desprès semble également sérieusement penser qu’un monde à +4 degrés signifie que la température à Paris aujourd’hui serait de 14 degrés et non de 10 degrés. Il conviendrait de lui rappeler que la différence entre l’ère glaciaire et notre époque est de 5 degrés ; le réchauffement qui a suivi, étalé sur plusieurs milliers d’années, rendait le climat plus hospitalier (permettant notamment l’agriculture), pour une population humaine infime. On parle aujourd’hui d’un réchauffement du même ordre, défavorable, en un siècle et demi seulement, pour 8 milliards, bientôt 10 milliards d’humains.

 

Sur la question énergétique, Monsieur Desprès estime qu’on « annonce le pic pétrolier tous les 10 ans depuis 60 ans » et que la France est exemplaire et résiliente grâce à son parc nucléaire. Il échappe apparemment à ce haut fonctionnaire du Ministère des transports que l’électricité nucléaire ne propulse guère les voitures et les camions qui transportent les Français et leur nourriture. Il semble également ignorer que l’électricité ne représente que moins d’un quart du mix énergétique français. Je l'ai interpellé sur la question pétrolière : Monsieur Desprès semblait ignorer les éléments cités dans le point 6 de mon article sur notre décroissance énergétique, et le risque de contraction pétrolière non-préparée pour la France. Cela confirme les témoignages d’ingénieurs comme Jean-Marc Jancovici et de scientifiques comme Yves Bréchet (ancien haut-commissaire à l’énergie atomique et conseiller du gouvernement de 2012 à 2018, année où il a jeté l’éponge avec exaspération) qui ont eu affaire à notre gouvernement et qui nous alertent sur son inculture scientifique et technique, y compris chez ceux chargés des questions énergétiques. Cela explique pourquoi la Programmation Pluriannuelle de l’Energie fait sans cesse l'impasse sur le pétrole et le gaz, auxquels nous sommes toujours hyper-dépendants, et dont la disponibilité pose des problèmes socio-économiques et géopolitiques croissants. A cette invraisemblable aberration stratégique aux conséquences potentiellement lourdes, Christian Desprès n’a pas répondu.

 

Monsieur Desprès nie l’inaction et le bilan énergétique désastreux des gouvernements français successifs auxquels il a participé depuis 2009 au sein de son Ministère, et en reste aux éternelles incantations y’a-qu’à-faut-qu’onesques (« il faut faire de la sobriété énergétique, il faut faire des circuits courts etc »). Je me suis permis de lui faire remarquer que depuis 2009, le bilan pétrolier français affiche notamment un boom des SUV et du trafic aérien, et que le bilan gazier affiche une rénovation du parc de bâtiments à un rythme 5-6 fois inférieur à ce qu’il devrait être (source : Yves Bréchet qui m’a gentiment accordé un entretien, que nous publierons prochainement et qui est accablant pour le gouvernement). Monsieur Desprès oublie également de mentionner que nous sommes pieds et poings liés par les règles européennes qui nous empêchent de favoriser les circuits courts et la production locale.

 

Monsieur Desprès ne juge aucunement utile de mettre en œuvre un plan d’adaptation au changement climatique. Il n’en voit pas les bénéfices potentiels, que ce soit en termes de résilience ou même en termes socio-économiques : « un Plan Marshall pour une soi-disant urgence climatique présente un risque trop grand pour les finances publiques, pour un retour trop incertain ». En effet nous sommes tous subjugués par l’efficacité actuelle de l’utilisation visionnaire des deniers publics, il serait ma foi dommage de perturber ce parfait équilibre. A Christian Desprès de poursuivre : « si le réchauffement est avéré, alors autant en tirer profit : de nouveaux espaces cultivables vont apparaitre grâce à la fonte du permafrost ».

 

Monsieur Desprès juge bien sûr que « l’Europe est en pointe » dans la lutte contre le dérèglement climatique (nous pouvons donc nous gargariser d’être les meilleurs dans une lutte contre quelque chose qui n’existe pas). Comme la totalité du gouvernement qui ignore que la croissance économique est couplée à la matière et à l’énergie, Monsieur Desprès ignore manifestement que la délocalisation de notre industrie dans des pays producteurs plus carbonés et plus énergétiquement inefficaces, sans parler de notre déforestation importée, résulte en un bilan écologique désastreux depuis 30 ans.

 

Contrairement à de nombreux décideurs politiques et économiques de sa génération (qui soutiennent, encouragent, informent, et conseillent avec bienveillance ma génération sur les risques systémiques, qui les dépassent tout autant que nous), Monsieur Desprès a surtout affiché de la suffisance, du mépris, et un manque total d’empathie envers nos inquiétudes. Comme le reste du gouvernement, il prépare l’avenir de la France (si tant est qu’on puisse trouver un quelconque sens de l’anticipation dans l’approche court-termiste et électoraliste des gouvernements successifs) selon des hypothèses de croissance économique infinie, de stabilité sociale malgré une précarisation croissante, d’abondance énergétique, et de stabilité climatique. Nous avons chaque jour la confirmation que rien qui puisse suggérer le contraire n’entre jamais dans leur radar.

 

Cela confirme mon constat malgré la prise de conscience croissante du risque d’effondrement : nous n’avons malheureusement toujours rien à espérer de l’Etat. Je n’ai pas de souci avec cela : nous sommes tous déboussolés face à l’immensité et la complexité de la tâche, nous savons tous que les verrous politiques, économiques, sociaux et techniques sont rès difficiles à surmonter. Mais alors qu’on nous le dise clairement une bonne fois pour toutes pour que nous sachions à quoi nous attendre (ou plutôt pour que nous sachions qu’il ne faut s’attendre à rien), que nous sommes livrés à nous-mêmes, et que c’est à nous citoyens de nous débrouiller pour bâtir de la résilience pour notre pays. C’est un défi intimidant mais enthousiasmant, nous avons les cartes en main pour rester solidaires et dignes en toutes circonstances.

 

Une information tout de même à destination de notre gouvernement élu uniquement « par défaut » : sachez qu’après vous être totalement coupés des classes populaires et des classes moyennes aujourd’hui déclassées, votre dernier maillon électoral empêchant aux extrêmes de prendre le pouvoir est en train de céder. Une bonne recommandation de consultant : ne sous-estimez pas la déprise croissante des classes moyennes supérieures et même des classes aisées.

 

 

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