10 conseils pour être l'inspirateur, et non l'emmerdeur de service à Noël


Je sens que certains parmi nous sont bien partis pour faire culpabiliser leurs amis et leurs proches sur les jouets en plastique fabriqués en Chine, et affûter leurs armes intellectuelles pour démontrer méthodiquement, sources scientifiques à l'appui, que la catastrophe est inéluctable et déjà en cours.

Je sais : c'est l'hôpital qui se moque de la charité, je suis le premier coupable. Je l'assume : la sidération et la peur m'ont poussé aujourd'hui à me décarcasser jour et nuit au service de la résilience de mes proches et de mon pays, en consacrant toute mon énergie sur ce qui instinctivement me semble avoir du sens. Mais l'approche par la peur ne marchera que sur une minorité de sado-masochistes, et même pour ceux-là, ce sera insuffisant, voire lassant et démobilisant à la longue. D'ailleurs, j'en suis lassé, mais pas démobilisé.

Bref, si vous souhaitez aborder des sujets de fond autour du diner Noël, voici ce qui marche très bien pour moi depuis quelques mois pour susciter de l'enthousiasme :

1) Taisez-vous (ou diminuez votre débit et calmez votre ton paniqué), posez des questions et écoutez. Si la personne en face se fout de l'écologie, alors elle se fout de l'écologie, et elle a raison, on a plein d'autres chats à fouetter. Demandez-lui plutôt comment ELLE appréhende les limites de notre modèle de société, et ce qui la touche ELLE. Demandez-lui quelle est SA démarche pour se préparer à l'avenir, anticiper les risques qu'ELLE perçoit, et embarquer SON entourage. Si la personne ne s'intéresse absolument à rien, ne vous épuisez pas. L'Histoire fera le travail à votre place, et il y a largement assez de gens sensibilisés (et sensibilisables) pour faire plein de belles choses. Notre seul problème, c'est qu'il y a TROP de belles choses à faire et que c'est difficile de les prioriser (voilà pour le discours apparemment fataliste et pessimiste du catastrophisme).

2) Si la personne s'intéresse à la croissance économique et à la gestion de son patrimoine, demandez-lui par exemple son interprétation des taux d'intérêt négatifs. Croyez-moi, une part non-négligeable et croissante des classes aisées a depuis peu de temps totalement reprogrammé son logiciel. Un monde de taux d'intérêt négatifs est un monde où la croissance est en panne, qui détruit de la "valeur" (au sens traditionnel), et qui n'a pas confiance dans l'avenir. Nous sommes coincés en territoire négatif : la remontée des taux provoquerait une crise systémique. Dans ce monde-là, un nombre croissant de détenteurs de patrimoine va se focaliser sur la valeur d'usage et l'investissement dans la qualité de vie. Faites-leur néanmoins gentiment remarquer qu'une démarche trop auto-centrée n'est pas forcément la bonne : si les riches se coupent de la population, ça ne reboucle pas. Les riches ont besoin d'infirmières, de policiers, et d'agriculteurs pour bien vivre. D'ailleurs, dans un monde en décroissance énergétique (de plus en plus de riches font également ce constat-là), ils seront potentiellement poussés eux-mêmes à consacrer une part de leur temps à l'agriculture. La décroissance énergétique, ce n'est pas juste prendre le vélo à la place de la voiture : dans un système socio-technique reposant entièrement sur l'abondance énergétique pour permettre les maisons de retraite, "l'économie de la connaissance", et autres illusions immatérielles, la décroissance énergétique cumulée sur 20-30 ans aboutit à un monde qui n'a absolument plus rien à voir. Et qui doit nous enthousiasmer, et non nous effrayer, car nous avons toues les cartes en main pour nous y adapter si l'on s'y prend correctement. Il n'y aura pas de Jour J de rupture d'approvisionnement définitive du pétrole (et quand bien même, je ne sais pas comment se préparer à cela, donc peu importe).

3) Si comme 15-20% de la population française, la personne travaille de près ou de loin dans la santé (hôpital, maisons de retraite, industrie pharmaceutique...) demandez-lui comment ELLE vit les choses au quotidien depuis 10-15 ans, ce qu'ELLE anticipe pour demain, et comment ELLE pense que le système va se transformer. C'est passionnant, vous apprendrez plein de choses. Idem pour n'importe quel corps de métier ou service public sous tension croissante (police, justice, enseignement, transport...), mais qui va évoluer.

4) Si comme la quasi-totalité de la population française, la personne est sensible aux gaspillages (alimentaires, énergétiques, matériels), demandez-lui ce qu'il faudrait faire selon ELLE. Les gens fourmillent d'idées, et il faut les féliciter et les encourager à poursuivre dans leur voie. Paradoxalement, les niveaux actuels de gaspillage sont une bonne nouvelle : nos marges de manoeuvre sont énormes pour gagner en résilience.

5) Si la personne est technophile, ça tombe bien : nous allons plus que jamais sacrément avoir besoin d'inventivité et de polyvalence. Demandez à la personne ce qu'elle pense des low-techs. De plus en plus de gens, parfois sans aucune formation technique, s'intéressent par exemple à "comment fabriquer une radio en recyclant des pièces et des matériaux localement disponibles", ou d'autres objets qu'on peut fabriquer soi-même de manière relativement autonome, sans faire appel à des milliers d'entreprises dispersées partout dans le monde, sans personne qui comprenne dans le détail comment fonctionne le produit fini. Philippe Bihouix m'a récemment inspiré une évidence dont je me demande comment j'ai pu passer à côté pendant tout ce temps : la France est assise sur d'immenses mines de métaux. Avec tout ce qu'on a sorti de terre pour construire des trucs et des machins, il y a de la matière et des pièces à recycler ou réutiliser. Cela fera appel à beaucoup plus d'imagination et d'ingénierie que ce que nous sollicitons actuellement dans nos cadres hyper-spécialisés et cloisonnés.

6) Si la personne est démoralisée par l'inertie des politiques nationales et internationales, demandez-lui ce qu'ELLE perçoit à plus locale : des élus qui tiennent un discours nouveau, des pionniers qui tentent des choses, un article qu'elle aurait lu sur un village qui fait des trucs a priori sympas. Y a du mouvement partout, franchement plus intéressant que la paralysie. Les gens ont envie de démocraties locales et ça tombe bien, on va sacrément en avoir besoin pour préserver la paix.

7) Si la personne est soucieuse des questions de contraction énergétique et de crise climatique (après tout on peut aussi ne pas s'en foutre), demandez-lui quelle est SON approche pour gagner en efficacité et en autonomie. Demandez-lui ce qui la freine dans sa démarche, et dites-lui que ça vous intéresse de pousser les recherches avec elle pour voir comment avancer.

8) Si la personne fait partie de la quasi-totalité des Français qui veut la paix, demandez-lui ce qu'ELLE pense qu'il faudrait faire pour favoriser la réconciliation nationale. Nous sommes dans une société aux tensions sociales et communautaires croissantes, et à la recherche de boucs-émissaires. Dire le contraire serait faire preuve d'aveuglement. Mais nous sommes également, et fort heureusement, dans une société où l'écrasante majorité des gens n'a absolument pas envie de se battre. Nous pouvons au pire imaginer des escarmouches et des représailles entre quelques centaines, voire quelques milliers de personnes. Nous pouvons aussi imaginer des insurrections hors de contrôle. Mais ce n'est relativement rien par rapport à ce que vivent d'autres pays, et si l'on n'arrive pas à surmonter si peu, alors on peut sérieusement s'interroger sur la raison d'être de notre pays. Dans la réalité, nous avons collectivement toutes les cartes en main pour empêcher les violences, ou du moins rebondir si cela devait se produire, plutôt que s'enliser encore davantage. Avant de chercher le coupable, en quoi pourrions-NOUS être coupables ? Je fais partie d'un milieu socio-économique, disons la bourgeoisie parisienne pour faire simple, qui doit très sérieusement s'interroger sur sa démarche de cohésion sociale : si nous voulons continuer à nous augmenter de 3, 5, 10, 50% par an (que ce soit en termes économiques ou énergétiques, c'est à peu près pareil) dans un pays en stagnation voire en décroissance, ça ne va pas fonctionner du tout.

9) Plus généralement, quels que soient les sujets de préoccupation de la personne, demandez-lui comment ELLE propose de les surmonter et de s'adapter. Les stratégies d'adaptation viendront des gens, ils sont assez grands. Partez du principe qu'ils n'ont pas besoin de vous pour savoir quoi faire, que vous ne savez pas ce qui est bon pour eux, et que plus généralement vous en savez moins qu'eux. L'Histoire démontre très clairement que tôt ou tard, quasiment tout le monde a tort quasiment tout le temps, donc la probabilité que vous ayez raison, aussi scientifique et rationnel soit votre raisonnement, est infime. Le mieux que vous puissiez espérer est de faire réfléchir et faire preuve d'empathie.

10) Sur ce dernier point, l'empathie est clé. Quand vous vous exprimez en panique avec l'objectif de "convaincre", ce qui peut être interprété comme de la colère voire du mépris de votre part est en fait de l'inquiétude, de l'impuissance, de la sidération face à la complexité, et de la volonté de bien faire. Mais ça ne transparaît pas, parce que vous avez peur de ne pas convaincre. Et ce, parce que vous voulez convaincre : mauvaise, très très mauvaise approche. Dites ce que vous ressentez, ce sera déjà assez "convaincant". Je vous garantis à 100% qu'en face, que la personne soit smicarde ou polytechnicienne, malgré toutes les apparences qu'elle voudra se donner : elle est toute aussi fragile et déboussolée que vous.

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