Tour d'horizon des enjeux mondiaux de l'eau

 

 

Données générales

 

L’eau est présente en énormes quantités à la surface de la Terre, son volume total est de l’ordre de 1,4 milliards de km3 (1 km3 = 1 milliard de m3). Cependant, 98% de ce volume est contenu dans les océans. L’eau douce de surface ne représente que 225 000 km3 (0,016%). Les quantités d’eau douce « renouvelable », sur une base annuelle, ne sont que de l’ordre de 40 000 milliards de m3 (pluie : 113000, évapotranspiration 73000). Le volume d’eau annuelle facilement accessible et « utilisable » est finalement estimé à 15 000 milliards de m3, soit 2400 m3 par an et par habitant de la planète. Les prélèvements annuels globaux sont évalués, aujourd’hui, à 3 800 milliards de m3 (25% des ressources utilisables). Cette abondance « moyenne » ne reflète pas d’énormes disparités de distribution géographique du liquide vital, et certaines régions sont d’ores et déjà en état de stress hydrique (ressources inférieures à 1700 m3 par an et par habitant). Ainsi, 25% des habitants de la planète vivent dans des steppes et des zones arides disposant de seulement 2% des ressources mondiales d’eau.

 

Selon le rapport sur l’eau  de l’ONU du 12 mars 2009, édité à l’occasion du 5ème Forum Mondial de l’Eau (Istanbul, 16 au 22 mars 2009), avec une augmentation annuelle de 70 à 80 millions d’habitants, la croissance des besoins serait de l’ordre de 64 milliards de m3 par an (soit de l’ordre de 4 fois les prélèvements actuels de la France, hors refroidissement des centrales de production d’énergie). Or cette croissance de population concerne notamment des régions aux ressources faibles ou déjà fortement sollicitées. Les tensions sont localement déjà fortes et le Directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matssura, en introduction du rapport, dressait un constat alarmant : « En dépit du caractère vital de l’eau, le secteur souffre d’un manque chronique d’intérêt politique, d’une mauvaise gouvernance, et de sous investissement. Il faut agir d’urgence pour éviter une crise globale ». Commentant le rapport, le journal Le Monde, dans son édition du 11 mars 2009 (5), indiquait : « Une crise planétaire des ressources en eau menace. Si rien n’est fait, le développement humain, économique, la stabilité politique de nombreuses régions du monde seront en péril ».

 

Et cependant, le « marché » potentiel de l’eau présente des caractéristiques de nature à susciter des intérêts économiques :

  • il est indéfiniment pérenne,

  • il est en croissance constante,

  • les besoins potentiels sont énormes,

  • pour la majorité de ses usages, l’eau n’a pas de substitut et se révèle un bien plus précieux que le pétrole.

 

Des tensions internationales

 

Ces dernières années, divers commentateurs ont pu avancer que les conflits liés à l’eau pourraient localement dégénérer en guerre. Il est vrai que les bassins hydrologiques de 263 fleuves ou rivières, partagés par plusieurs pays, représentent 60% de la surface des terres émergées et hébergent 40% de la population mondiales. 158 de ces bassins font l’objet d’accords de coopération. Wolf A.T. et al. (7) ont procédé à un recensement des initiatives de collaboration et des conflits survenus dans ces bassins entre 1950 et 2000. Il en ressort que les initiatives de collaboration sont près de 2,5 fois plus nombreuses que les conflits. Sur les 507 situations de tensions recensées, seules 37 ont donné lieu à des actions militaires, mais aucune, à ce jour, à une déclaration formelle de guerre. A lui seul, le bassin du Jourdain, au Moyen Orient, partagé par la Jordanie, Israël, le Liban, la Syrie et l’Autonomie palestinienne, cumule 67% des conflits armés ou politiques liés à l’eau dans le monde. Ainsi, 40% des ressources en eau d’Israël proviennent de « territoires occupés ». A ce sujet, Fadel Kaawash, sous directeur de l’Autorité palestinienne avait indiqué : « Israël ne pourra pas faire la paix avec des gens qui meurent de soif ».

 

Outre le bassin du Jourdain où les tensions demeurent, 4 autres points chauds ont été identifiés comme étant des zones de conflits potentiels sérieux d’ici à 2025 :

  • La mer d’Aral avec 5 États riverains ou tributaires, autour des détournements des fleuves Syr Daria et Amou Daria

  • Le Gange (Inde et Bangladesh)

  • Le Tigre et l’Euphrate (Turquie, Syrie et Iraq)

  • Le Nil. L’Égypte ne produit que 8% des eaux du Nil dont les apports majoritaires proviennent de 5 pays d’amont qui comptent parmi les dix plus pauvres de la planète.

 

On peut également citer la Chine qui a plusieurs projets de barrages sur le Mékong et le Fleuve Jaune, projets qui pourraient nuire aux intérêts du Cambodge et du Vietnam.

 

 

Des tensions locales

 

Les conflits locaux d’intérêt ou d’usage sont très nombreux  et alimentent les argumentations de certains groupes d’acteurs. Ces conflits existent dans tous les pays quelque soit le niveau de développement. Dans leur ouvrage « L’or bleu », M. Barlow et T. Clarke (3) citent certains exemples devenus emblématiques des luttes des populations de villes ou de campagnes pour un partage équitable de la ressource, un accès à un « juste prix » ou une protection de leurs activités face à certains aménagements hydrauliques de grande ampleur. Il en est ainsi du retour en régie municipale, en mars 2000,  du service des eaux de la ville de Grenoble en France, comme des événements dramatiques de Cochabamba, en Bolivie, en avril 2000, face à ce que les populations défavorisées de la ville considéraient comme une « privatisation » du service des eaux. Il en est de même de la lutte des paysans des environs de la mégapole de Mexico qui voient leurs ressources exploitées au profit de la ville et qui, en aval, reçoivent 60 m3/s d’eau usée !...

 

Dans les pays industrialisés, la gestion des conflits donne lieu à des arbitrages d’autorités administratives locales, nationales voire internationales, limitant l’intensité des conflits. Ces arbitrages s’inscrivent dans des contextes juridiques et politiques reposant sur l’histoire du développement des sociétés industrielles. Dans l’Union Européenne, par exemple, des Directives Cadres précisent les actions que les États membres doivent conduire pour une meilleure gestion de leurs ressources en eau. Ce fut le cas de la Directive de 1991 sur les eaux résiduaires urbaines introduite, en France dans la Loi sur l’eau de 1992. De même, la Directive de 2000 visant à préserver la qualité des masses d’eau a-t-elle été transcrite en droit français en 2004 et utilisée pour l’établissement de la dernière Loi sur l’eau de décembre 2006. Les objectifs fixés par la Directive de 2000 sont de reconquérir la qualité des masses d’eau des États membres d’ici 2015. En France, elle a donné lieu, en 2008,  à une consultation publique qui a servi à l’établissement, en 2010, des nouveaux Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE), définissant, par grandes unités hydrologique (les Agences de l’Eau), les principales lignes des actions (SAGE) à conduire en vue de la satisfaction des objectifs de 2015.

 

Dans les pays émergents, les sous équipements, l’absence d’une législation ad hoc, le poids des coutumes, la faiblesse des niveaux de vie ou d’éducation, le rôle d’organismes internationaux de financement dans l’orientation des investissements d’infrastructures hydrauliques, des questions pudiquement qualifiés de « gouvernance », des gouvernements « autoritaires », limitent souvent la compréhension globale des problèmes qui conduisent, localement, à des conflits très durs, opposant différents acteurs du secteur de l’eau : usagers, professionnels de l’industrie de l’eau, associations, pouvoirs publics…

 

 

Des ressources localement surexploitées

 

La surexploitation des ressources en eau s’exprime par rapport aux quantités naturellement renouvelables sur une base de temps donnée dépendant des temps de séjour de l’eau dans leurs milieux. Pour les cours d’eau, ces durées peuvent être relativement courtes alors que pour les eaux souterraines elles peuvent atteindre plusieurs dizaines, voire centaines, d’années. Les milieux à long temps de séjour opèrent des régulations naturelles des variabilités climatiques annuelles, voire interannuelles ; les ouvrages de stockage, comme les barrages, également.

 

La surexploitation se traduit par la limitation temporaire (saisonnière par exemple) ou définitive de certains usages, mais également la mise en péril de la biodiversité des masses d’eau. Certains pays des zones arides ou désertiques exploitent déjà plus de 40% de leurs ressources renouvelables : Libye, Egypte, Moyen Orient. L’Italie, l’Espagne, les pays d’Afrique du Nord, le Mexique ou l’Inde exploitent de 20 à 40 %. Dans les pays arides ou désertiques ce sont souvent les ressources souterraines qui sont surexploitées. Par rapport à leurs réserves renouvelables les « records » sont les suivants (2) :

  • Arabie saoudite : 1500%

  • Émirats : 1200%

  • Libye : 550%

  • Égypte : 400%

  • Israël : 250%

 

Tous ces pays se trouvent dans la même région du globe où des tensions diverses sont nombreuses. La surexploitation ne signifie pas nécessairement manque d’eau. Ainsi, la Libye exploite-t-elle le gigantesque aquifère  des grès de Nubie, qu’elle partage avec l’Égypte, le Soudan et le Tchad. S’étendant sur une superficie évaluée à 2 000 000 km2, cette aquifère contient une réserve de 150 000 milliards de m3 d’eau fossile vieille de 15 000 ans (40 ans de la consommation mondiale actuelle d’eau !). De même, l’Arabie saoudite ou les Émirats procèdent-ils au dessalement de l’eau de mer pour faire face à leurs besoins.

 

 

Structure des consommations

 

Au niveau mondial, les prélèvements totaux actuels sont estimés à 3800 milliards de m3 par an. Environ 35% de ce volume, soit 1320 milliards, sont « consommés », c’est-à-dire qu’ils ne retournent pas directement là où ils ont été prélevés : eaux évapotranspirée par les cultures irriguées, incorporées dans les produits alimentaires, les productions industrielles, évaporées par les dispositifs de refroidissement, notamment des centrales de production d’énergie, ou encore évaporées sur les plans d’eau des barrages.

 

Les prélèvements et consommations (estimations en 2000) les plus élevés sont d’origine agricole :

  • prélèvements 2­600 milliards de m3 par an, soit 68%

  • consommation1030 milliards de m3, soit 78%

 

Viennent ensuite

  • l’industrie : prélèvements 760 milliards (20%), consommation 80

  • les collectivités : prélèvements 340 milliards (9%), consommation 50

  • les centrales et barrages : prélèvements 100 milliards (3%), consommation 40

 

Les structures sont très variables d’un pays à l’autre et dépendent du climat, du mode de développement, du niveau d’équipement, etc. Ainsi, pour la France :

 

-    totaux : prélèvements 41 milliards, consommations 6 milliards

  • refroidissement : prélèvements 26 milliards (63,4%), consommation 0,4

  • collectivités : prélèvements 6 milliards (14,6%), consommation 2,6

  • irrigation : prélèvements 5 milliards (12,2%), consommation 2,6

  • industries : prélèvements 4 milliards (9,8%), consommation 0,4

 

Ces chiffres globaux ne traduisent pas les tensions saisonnières sur les ressources. Ainsi, l’agriculture française, hors refroidissement des centrales, de production d’énergie ne représente que 33% des prélèvements, mais ce pourcentage s’élève à 80% durant les mois d’irrigation, au moment où certaines ressources sont fragilisées par la faiblesse des apports naturels (étiages d’été).

 

 

L'eau agricole

 

La production agricole correspond à près de 70% des prélèvements mondiaux d’eau. D’après la FAO, les superficies cultivables de la planète seraient de 4,4 milliards d’hectares dont 1,6 étaient cultivées en 2000. Certaines régions du globe ont d’ores et déjà atteint les limites de le leurs possibilités : Asie 75%, Moyen Orient et Afrique du Nord, 87% (6).

 

L’agriculture pluviale couvre 1,34 milliards d’hectares ; l’agriculture irriguée 0,26. Cette dernière s’est accrue de près de 90% au cours de 50 dernières années. En France, les aides accordées par l’Europe, dans le cadre de la PAC, ont forcé la tendance et l’on est passé de 400 000 hectares en 1955 à 1,6 millions en 2000… A l’heure actuelle, les irrigations concernent 17% des surfaces cultivées mais assurent 40% de l’alimentation humaine.  Les surfaces irriguées croissent au rythme de 1,3 millions d’hectares par an (13000 km2). Cependant, les cultures par irrigation demandent des infrastructures importantes donc des investissements lourds auxquels beaucoup de pays ne peuvent pas faire face sans le soutien de la communauté internationale.

 

Une récente prospective réalisée, en 2009, par le CIRAD et l’INRA (1) indique que pour nourrir une population de 9 milliards de personnes, à l’horizon 2050, en tenant compte d’une amélioration de la sous nutrition d’une  population actuelle estimée à 1 milliard d’individus, il faudrait produire des denrées agricoles correspondant à des consommations  supplémentaires d’eau de 4 500 milliards de m3 par an ! La croissance actuelle des surfaces irriguées, mais aussi les limitations des ressources en eau facilement accessibles, ne permettent pas de faire face à une telle demande et la majorité des experts s’accordent pour affirmer que la solution passera par une extension des surfaces en culture pluviale. Ils évaluent ainsi à 1 milliard d’hectares (soit plus de 18 fois la surface de la France…)  les superficies supplémentaires à mettre en culture d’ici 2050, soit un quasi doublement des surfaces affectées à ce type de production agricole…

 

Cet accroissement des surfaces se ferait au détriment de l’environnement et de la biodiversité. Par ailleurs, ces extensions devraient avoir lieu dans des régions où des terres cultivables sont encore disponibles c’est-à-dire, principalement, en Amérique latine ou en Afrique. Ces tensions sur les terres agricoles potentielles seraient d’autant plus fortes que se développeraient les biocarburants. Ces productions sont, en effet, très consommatrices d’eau (2400 à 3500 litre d’eau par litre d’éthanol suivant les cultures et les climats). Des régions entières comme l’Asie, L’Afrique du Nord et le Moyen orient vont dépendre, pour leur alimentation de productions venues d’ailleurs (concept d’eau virtuelle)

 

Seule une véritable hydrosolidarité mondiale pourrait être de nature à limiter les conflits qui se profilent à des horizons proches. Elle supposerait, entre autres :

  • des accords de partage des ressources en eau entre régions excédentaires et déficitaires,

  • une amélioration des rendements des cultures par l’usage de technologies moins consommatrices d’eau et de produits destinés à la croissance et la production des plantes,

  • une gestion internationale des crises en cas de sécheresses sévères.

 

Face à ces prévisions plutôt alarmistes, certains avancent d’autres solutions pour assurer l’alimentation de la population mondiale, sans multiplier les impacts environnementaux. Il s’agirait de développer la culture de microalgues qui présenterait de nombreux avantages :

  • un cycle de production beaucoup plus court entraînant, par exemple des productivités 8 à 10 fois supérieures à celles de plantes comme le blé.

  • des superficies couvertes plus faibles, dans les mêmes proportions que la production, sur des espaces non nécessairement cultivables (zones arides ou désertiques).

  • la consommation du CO2 produit par les centrales de production d’énergie. Les microalgues marines, qui ne représentent que 1% de la biomasse terrestre, consommeraient 70% du CO2 absorbé par les végétaux.

  • la possibilité de produire des biocarburants.

 

Des recherches sont en cours pour réduire de façon considérable les coûts de production des algues et de leurs produits dérivés.

 

 

Eau Domestique

 

Au niveau mondial, l’eau prélevée pour les usages domestiques, incluant les consommations propres aux collectivités urbaines (espaces verts, services de voirie, services de lutte contre l’incendie, entretien des systèmes collectifs d’assainissement…), ne représentent que 9% des prélèvements totaux. Cependant, les investissements nécessaires aux infrastructures de potabilisation et de distribution des eaux sont importants et c’est dans ce secteur que sont constatées les plus fortes inégalités de service. La limitation de l’accès à l’eau potable est un facteur de sous développement. On estime, par exemple, que le temps consacré à l’acquisition d’eau à usage domestique, réalisée généralement par des femmes ou des enfants, représente 90 milliards d’heures par an, soit le temps de travail d’un pays comme la France…On estime, également, qu’un milliard d’habitants n’a pas accès à un service d’eau potable et que 2,5 milliards ne disposent pas d’un service d’assainissement efficace. Les conséquences au plan sanitaire sont dramatiques et de l’ordre de 25 000 personnes meurent chaque jour de maladies hydriques ou inoculées par des vecteurs vivant dans les milieux aquatiques. Elles sont également préjudiciables au plan économique, car l’achat d’eau, par exemple à des marchands ambulants, indépendamment de la qualité de  cette eau, est beaucoup plus coûteux que celui correspondant à un service public de distribution d’eau. Il peut être supérieur de plusieurs dizaines de fois. Le record est détenu par la ville de Delhi avec un rapport ahurissant de 489 !

 

De nombreuses organisations mondiales (OMS, UNESCO, UNICEF…) ou non gouvernementales (ONG) ont certes signalé ces problèmes depuis longtemps. La décennie 80-90 consacrée à l’eau potable n’a été marquée que par des progrès très lents. Depuis, les « sommets » et « forums » mondiaux se sont multipliés :

  • Sommet du Développement Durable de l’ONU, Rio 1992

  • Conseil Mondial de l’eau 1996

  • Conférence de Paris 1998

  • Conférence mondiale de l’eau de La Haye, 2000

  • Sommet du Développement Durable de l’ONU, Johannesburg 2002

  • Conférence mondiale de l’eau de Kyoto, 2003

  • Conseil du Développement Durable de l’ONU, 2005

  • Conférence mondiale de l’eau, Mexico 2006

  • Forum Mondial de l’Eau, Istanbul 2009

  • Forum Mondial de l’Eau, Marseille 2012.

 

C’est en particulier au sommet de Johannesburg qu’ont été discutés les objectifs du millénaire en matière d’eau, objectifs énoncés en 2000 lors du Sommet du Millénaire des nations Unies, et que l’on peut résumer aux éléments suivants :

  • mise en place pour 2005 de plans de gestion intégrée des eaux (approche globale des problèmes de l’eau)

  • réduire de moitié à l’horizon 2015 les populations n’ayant pas accès à l’eau potable et à un service d’assainissement efficace

  • améliorer l’efficacité des systèmes d’irrigation ("more crop per drop")

 

Le concept de gestion intégrée consiste à chercher à optimiser les allocations des ressources en eau entre des besoins concurrents (domestiques, industriels, agricoles), tout en limitant les impacts environnementaux afin d’assurer la sauvegarde de la biodiversité. Elle consiste, également à organiser des solidarités de bassins (hydrosolidarité) tout en luttant contre les déficits hydriques chroniques par des voies technologiques d’une part (diversification des ressources, barrages, réutilisation des eaux usées urbaines, dessalement en zone littorale) et en luttant contre les gaspillages d’autre part.

 

Les objectifs du millénaire étaient particulièrement ambitieux puisqu’ils revenaient à délivrer de l’eau potable à plus de 300 000 personnes supplémentaires par jour et à plus de 400 000 pour l’assainissement. Les investissements nécessaires avaient été évalués à 300 milliards de dollars entre 2003 et 2015. Les acteurs du sommet de Johannesburg étaient cependant conscients que pour assurer la durabilité de la gestion des services d’eau et d’assainissement et la maintenance des équipements, il convenait de disposer de recettes pérennes, sans pour autant abandonner la solidarité avec les populations les plus pauvres. Face à l’importance relative des investissements, a été proposé le concept de « partenariat-public-privé » (PPP, auquel on pourrait ajouter un quatrième P pour « positif »….) face au constat de la faiblesse de l’aide internationale atteignant 0,3 % du PIB des pays riches qui s’étaient engagés à donner 0,7% au sommet de Rio en 1992. Cette proposition de PPP a soulevé des protestations véhémentes de divers groupes (ONG, mouvements alter mondialistes) refusant de voir l’eau traitée comme une marchandise ordinaire à valeur spéculative, et considérant, au contraire, qu’il s’agissait d’un bien vital pour l’humanité et l’environnement.

 

Le Conseil du Développement Durable de l’ONU d’avril 2005 a dressé un premier constat des avancées des objectifs du millénaire :

  • une mise en place très inégale des plans de gestion intégrée

  • faibles progrès des objectifs du millénaire pour le continent africain

  • défiance des gouvernements des pays en développement au regard de l’accès à l’eau potable pour tous, la transparence des modes de financement, ou le poids que pourraient jouer les collectivités locales dans l’organisation et la gestion des services d’eau et d’assainissement (perte d’influence du pouvoir central)

 

Il a également dégagé des pistes de réflexion comme :

  • la remise en cause du modèle classique du « tout tuyau » propre aux pays riches en préconisant des gestions plus locales,

  • le renforcement des dispositifs de suivi de la gestion des services (gouvernance)

  • l’appel à de nouveaux dispositifs de collaboration comme la coopération décentralisée (autorisée, en France, par exemple, par la Loi « Oudin »)

  • la révision du PPP

 

Au Forum Mondial de Mexico en 2006, placé sous le mot d’ordre « Des actions locales pour un défi mondial », les mêmes constats ont été faits en ajoutant un volet supplémentaire sur la gestion des risques. Les objectifs ont été redéfinis et si certains semblaient pouvoir être atteints à l’horizon de 2015 d’autres étaient beaucoup plus éloignés. On estimait ainsi que l’accès à l’eau potable serait repoussé à 2042 pour les États arabes et, pour l’Afrique subsaharienne à 2040 pour l’eau potable et 2079 pour l’assainissement… Aujourd’hui, la crise financière mondiale exacerbe les égoïsmes nationaux et à la veille du 5ème Forum Mondial de l’eau, qui se tenait à Istanbul du 16 au 22 mars 2009, Olcay Unver, coordonnateur du rapport de l’ONU destiné à préparer cette manifestation écrivait : « Les ressources consacrées à l’eau sont minuscules comparées aux sommes investies dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre ou la crise financière. L’eau devrait être au cœur des politiques agricoles, énergétiques, de santé, d’infrastructure, d’éducation. C’est aux chefs d’État et de Gouvernements de s’emparer du sujet ». Au dernier forum mondial de l’eau, à Marseille, en mars 2012 les mêmes constats ont été faits avec la mise en exergue des besoins considérables de formation des futurs cadres techniques et de gestion qui auront en charge de mettre en œuvre les équilibres entre ressources et besoins.

 

 

Et le changement climatique ?

 

Face à la crise mondiale de l’eau qui semble se dessiner à l’horizon 2050, on peut s’interroger sur les effets que pourrait y ajouter le changement climatique. En réalité, s’il se dégage un consensus sur le réchauffement de la planète, les conséquences de ce réchauffement sur les précipitations, variable d’alimentation du cycle de l’eau terrestre, sont encore assez incertaines. A partir des données enregistrées au cours du 20ème siècle on peut constater des fluctuations de + ou – 20% des précipitations ayant conduit localement, comme au Sahel, par exemple, à des drames humains. Pour la période 1995-2025 les prévisions indiquent une réduction des ressources dans l’Afrique du nord, le Moyen Orient, l’Asie et dans une moindre mesure, l’Amérique du nord. Les projections au-delà de 2050 sont très incertaines. Pour l’Argentine, par exemple, elles indiquent des baisses locales de 20% des précipitations. De telles baisses pourraient entraîner des déficits d’écoulement beaucoup plus importants et de très sérieux problèmes de maintien de certaines activités. Plus inquiétant sans doute, la montée des océans, due à la fonte des glaces polaires, pourrait mettre en péril de vastes zones littorales et entraîner des migrations de populations sans précédents.

 

 

Conclusions

 

Si l’accès à l’eau potable est un facteur essentiel du développement, et si de très nombreux habitants de la planète en sont toujours privés, le problème le plus grave reste celui d’assurer l’alimentation d’une population qui devrait dépasser les 9 milliards d’individus vers 2050. Pour nourrir une telle population les quantités nécessaires d’eau douce et surtout de terres cultivables sont énormes et, sans amélioration des méthodes de culture actuelles, elles entraîneraient de profonds bouleversements environnementaux dont on ne maîtrise pas les conséquences. Plus que jamais la solidarité internationale sera nécessaire pour faire face à ces enjeux au risque d’assister à d’interminables conflits. Les pays les plus riches doivent honorer les engagements pris au sommet de Rio en 1992 même s’ils doivent faire face à une crise financière sévère née d’un certain gaspillage des ressources mondiales.

 

 

 

Références sommaires

 

1 Agrimonde, 2009, Prospectives INRA-CIRAD sur les systèmes agricoles et alimentaires mondiaux à l’horizon 2050. Rapport INRA-CIRAD

 

2 ANCTIL F., 2008, L’eau et ses enjeux, 220 p., ed. De Boeck, Bruxelles

 

3 BARLOW M., CLARKE T., 2007, L’or bleu. L’eau le grand enjeu du XXIéme siècle, 391 p., ed. Hachette Littérature, Paris

 

4 Collectif, 2008, L’eau, une ressource durable ? 192 p.  ed. CRDP, Montpellier

 

5 DUPONT G., 2009, Combattre la crise de l’eau, une urgence pour l’ONU, Le Monde, édition du 11 mars 2009.

 

6 GRIFFON M., 2006, Nourrir la Planète, ed. Odile Jacob, Paris

 

7 WOLF A.T., YOFFE S.B., GIORDANO M., 2003, International waters : indicators for identifying basins at risk, 30 p., IHP series, ed. UNESCO, Paris.

 

Texte initial mars 2009, revu mai 2013.

 

 

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