Résilience et sécurité : la responsabilité croissante incombant aux communautés locales

February 19, 2020

Ilustration de Gautier Mac Dougall

 

 

Voilà une nouvelle quelque peu intimidante pour moi qui ai vécu dans un pays en paix depuis 75 ans. Les citoyens et les communautés locales pourraient avoir à assumer une part croissante de responsabilité dans divers domaines : sécurité alimentaire, énergétique, sanitaire, physique… Dans un monde aux risques conjoncturels et systémiques croissants, les scénarios potentiels se multiplient où l’Etat central ne peut pas, seul, garantir notre sécurité. Une transition impulsée "par le bas" est plus que complémentaire à la transition "par le haut" que nous attendons de la part de nos institutions centralisées. Mais bien que des individus au sein de nos institutions soient de plus en plus convaincus par la vulnérabilité de notre système et la nécessité de transformation, il est difficile pour leurs institutions d’anticiper le temps long ou l'inconnu, et d’agir autrement qu’en réaction à des crises.

 

L’action décentralisée sera déterminante pour notre avenir. Dans une logique de résilience et de capacité de réaction, il faut que les individus, ainsi que chaque échelon territorial, jouent leur partition en fonction de leurs compétences et leurs marges de manœuvre. Pour s'en convaincre, écoutez cette intervention d'un haut fonctionnaire du Ministère de l'Intérieur, à 2:33:50 de cette vidéo, en conclusion d'une conférence d'Arthur Keller. Le travail de cet intervenant, au cœur du système de Sécurité, consiste à anticiper et préparer des scénarios de crise, et proposer des exercices d'anticipation. Vous serez scotché par son témoignage. Mon ami Alexis Dumoulin a pris le texte en dictée, que vous retrouverez à la fin de cet article.

 

J'ai mené ma petite enquête aussi de mon côté, par des entretiens auprès d'une dizaine de professionnels expérimentés de la Sécurité-Défense, qui confirment la possibilité de scénarios de crise à anticiper à échelle nationale, certes, mais également locale :

 

1) Rupture d'approvisionnement alimentaire : en cas de coupure Internet résultant d’une cyberattaque, en cas d’une manifestation de l’ampleur de mai 68, ou encore en cas d'une pandémie grippale de l'ampleur de la grippe espagnole (entre les agriculteurs et camionneurs décédés, ceux cloués au lit, et ceux exerçant leur droit de retrait... et encore il ne s'agit ici que des effets systémiques de rang 1) la logistique d’approvisionnement alimentaire serait menacée au moins quelques jours. Or les supermarchés ne disposent que de 3 jours de stocks, car garder des stocks n’est pas économiquement rentable. Nous ne sommes plus en 1918, 1929 ou 1940 où les villes pouvaient s'assurer un minimum d'approvisionnement alimentaire local, et où les citadins étaient compétents et prêts à retourner vers un point de chute à la campagne. Campagnes dont l'autonomie alimentaire est d'ailleurs devenue tout aussi faible que les villes. Cette situation est récente et invraisemblable : on ne l'avait pas vue venir et il a fallu des lanceurs d'alerte comme Stéphane Linou pour ouvrir les yeux sur l'éléphant dans la pièce. Il n'y a manifestement ni pilote politique dans l'avion, ni main invisible du marché capable de corriger le tir : chacun pense que quelqu'un d'autre s'en occupe (sauf que non). Au contraire, l'Etat et le marché sont formés et programmés pour bâtir des systèmes de plus en plus complexes, gourmands en ressources, interdépendants... donc fragiles, et surtout inadaptés à un monde contraint qui bute sur des limites économiques, énergétiques et climatiques.

 

2) Rupture d'approvisionnement pétrolier : en cas de rupture d’approvisionnement, l’Etat prévoit des stocks et dépôts stratégiques (3 mois de consommation nationale) que l’Armée peut sécuriser. Néanmoins le dispositif peut difficilement rester résilient en cas de choc pétrolier mondial prolongé (ex. crise géopolitique). En outre, ces stocks "stratégiques" sont prévus pour des usages... stratégiques. Comme le fait remarquer Alexandre Boisson, vous et moi ne sommes pas stratégiques. Les Secteurs d'Activité d'Importance Vitale sont stratégiques, mais combien de temps peuvent-ils tenir ? La France (comme la plupart des pays), a encore énormément de chemin à parcourir pour s’adapter à l’après-pétrole, que ce soit pour tenir face à des chocs ou pour se préparer à l’épuisement progressif de la ressource.

 

3) Risques insurrectionnels liés à la prochaine crise financière et économique : dans un contexte socio-économique incertain, et un contexte contestataire qui s’amplifie, le risque insurrectionnel n’est hélas pas à écarter. Par exemple, la prochaine crise financière pourrait être bien plus grave que celle de 2008, et il n'est pas certain cette fois-ci que la société veuille repartir pour un nouveau cycle de sauvetage des banques systémiques et de gonflement de la dette. Nous avons, depuis 2008, accumulé une montagne de dette sans précédent, pour ne générer quasiment aucune croissance. Et malgré le sauvetage hyper-coûteux du système 2008, la crise nous a fait passer de 3,5 millions à 6,5 millions de chômeurs (catégories A, B, C, D et E). Que se passerait-il si la prochaine nous fait passer à 10-12 millions de chômeurs ?

 

4) Risques insurrectionnels liés à la montée des inégalités : la crise des Gilets Jaunes m'a fait prendre conscience d'une situation que j'étais à des années-lumière d'imaginer. Les forces de maintien de l'ordre se sont montrées débordées face à des manifestations d'ampleur relativement limitée. Que se serait-il passé en cas de manifestations ne serait-ce 20% plus graves ? On peut aisément imaginer, à l'avenir, des crises d'une ampleur bien supérieure que celle des GJ. Contrairement à ce que suggérerait une certaine paresse intellectuelle, l’Armée ne doit pas être considérée comme pertinente pour gérer ce genre de risque sécuritaire. L'Armée est formée à la guerre, et non à contenir des émeutes par des armes non-létales. Seul le Président de la République serait en mesure de décider de faire intervenir l’Armée en cas d’insuffisance des forces de sécurité intérieure, mais au vu des conséquences potentiellement lourdes d’une telle décision politique, celle-ci parait peu probable et, en tout état de cause, peu souhaitable. 

 

5) Dérèglement climatique et épuisement des ressources : le dérèglement climatique apparaît à nos forces de Sécurité-Défense de plus en plus comme un risque sécuritaire et géostratégique majeur auquel se préparer, surtout à mesure que certaines prévisions scientifiques s’assombrissent, et que certaines observations s’avèrent plus préoccupantes que prévu (ex. fonte des glaces). De même, il semble nécessaire de s’adapter à un contexte où les ressources naturelles sont à la fois de plus en plus menacées (pollution, surexploitation, risques géopolitiques, changement climatique…), et convoitées par une population mondiale croissante souhaitant elle aussi consommer comme nous.

 

Sachant que ces risques, présentés ici de façon cloisonnée, interagissent et rétroagissent les uns avec les autres.

 

Tout cela n'est PAS une incitation à s'armer jusqu'aux dents et à s'isoler dans la peur quotidienne de la guerre civile, bien au contraire. Cette stratégie est non seulement peu agréable à vivre, mais aussi probablement perdante car individualiste. En outre, le bilan historique des guerres civiles indiquerait plutôt que les individus allant se battre ont nettement moins de chances de survie que ceux restant en retrait.

 

Bref, restez calme et n'ayez pas peur, pour le moment les oiseaux chantent (quoique). Nous avons ici une belle opportunité d'organiser collectivement la résilience (et récréer du sens dans nos vies par la même occasion). Nous pouvons notamment proposer les pistes suivantes de préparation de crise, que les crises soient conjoncturelles ou systémiques :

 

1) Réaliser un état des lieux des ressources intrinsèques du territoire. Si l'objectif est de se préparer à une crise systémique, ceci doit être fait indépendamment de toute structure organisée (collectivite territoriale, Etat, organisation professionnelle, citoyenne...). Ceci partant du principe que rien de ce qui est organisé ne va résister au choc. Il convient également de réaliser un état des compétences intrinsèques du territoire (compétences individuelles et compétences collectives non-formalisées). Il convient enfin de cartographier avec une matrice influence / intérêt les personnes qui, dans ce territoire, vont avoir un pouvoir et une influence sur la mobilisation des compétences et des ressources (merci à Jeff Ospital pour ses lumières sur cette première piste).

 

2) Tendre vers davantage de sobriété énergétique et alimentaire, et vers une moindre dépendance des approvisionnements, qui reposent aujourd’hui excessivement sur des ressources naturelles variées et abondantes, et des technologies complexes importées.

 

3) Faire preuve d'inventivité et d'innovation technologique tournée non pas vers l'hyper-spécialisation, l'hétéronomie et le gaspillage de ressources, mais vers l'efficience. Il n'est nullement efficient d'avoir besoin de consommer de plus en plus de ressources pour subvenir à nos besoins les plus basiques (nourriture, eau, santé) par des technologies que nous ne maîtrisons pas et qui nécessitent l'intervention de milliers d'entreprises dispersées partout dans le monde.

 

4) Implémenter une gestion précautionneuse de stocks (alimentaires, médicamenteux...). Les gouvernements suédois et allemand ont mené des campagnes auprès de leurs populations pour qu’ils soient préparés en cas de guerre, cyberattaque, attentat terroriste, ou panne des systèmes d’approvisionnement. Les populations sont appelées à faire des réserves de nourriture et d'eau pour plusieurs jours, le temps de rétablir les systèmes d’approvisionnement en cas de rupture. Cela peut être considéré comme une première étape pour la responsabilisation du citoyen et des communautés locales. Pour aller plus loin, cette préparation serait réalisée collectivement, notamment avec les leaders identifiés en étape 1 qui, en cas de crise, seraient amenés à exercer davantage de pouvoir.

 

Il y a tout un monde à (ré)inventer. La résilience au 21ème siècle pourrait prendre un sens complètement nouveau. Traditionnellement, celle-ci consistait à reprendre ou poursuivre une activité après avoir subi les conséquences d'un événement majeur déstructurant et déstabilisant (ex. catastrophe naturelle ou NRBC, insurrection, crise financière, cyberattaque...), qu’il soit accidentel ou malveillant. L’idée de « rétablir la situation initiale » est cependant réaliste dans un contexte de croissance économique, d'abondance de ressources naturelles, d’écosystèmes en bonne santé, et de climat stable. Dans un monde de plus en plus contraint qui présente quelque chance d'être moins festif, la résilience doit consister à préserver la sécurité et les approvisionnements de base (nourriture, énergie, eau...) non seulement dans un contexte de chocs de plus en plus amples, fréquents, complexes, interconnectés, et méconnus, mais aussi de réduction progressive :

  • de l'accès à des ressources naturelles finies de moins en moins disponibles et de plus en plus disputées

  • de la capacité à "acheter" de la résilience, avec un Etat central et un système économique faisant tout le travail à notre place


Voilà ma foi un beau défi, et la France a de beaux atouts sur lesquels s'appuyer. C'est une démarche collective et personnelle. A vous de voir ce à quoi vous aspirez, ce qui vous entoure, les opportunités qui s'offrent à vous, et ce dont vous êtes capable pour les saisir. En cela, nous pouvons tous nous sentir honorés et enthousiastes face à cette redistribution des cartes.

 

Merci pour votre lecture. Je suis, pour ma part, passé par toutes les émotions imaginables (à part la colère et la haine, et tout ce qui s'en rapproche) en collectant les informations qui m'ont permis d'écrire ce papier.

 

 

En conclusion, voici le texte de l'intervenant de l'Intérieur pris en dictée :

 

"Merci de ne pas me filmer parce que j'ai une fonction qui m’empêche de... enfin ça serait un peu dangereux, je suis une taupe ce soir. Alors je travaille pour le gouvernement, un gros ministère régalien et je suis spécialisé en gestion des risques et anticipation des risques. J'ai fait l'école d'administration qui m'a préparé à ça.

 

Alors je voulais témoigner pourquoi, donner une illustration des problématiques qu'on a en France notamment vous parliez des élus tout à l'heure mais je voulais aussi vous parler des grands décideurs qu'on a en France qui sont les préfets, sous-préfets. On a un vrai problème en fait, bon je vais pas vous révéler mon ministère mais vous l'avez peut-être deviné. Donc on a en France vous avez un système qui s'appelle les dispositifs ORSEC qui permet notamment en sécurité civile d'anticiper les grandes crises et de prévoir la réponse de protection de la population qui fonctionne bien qui est un bon dispositif, qui depuis De Gaulle à peu près voilà... l'après-guerre en tous cas a été a évolué a connu de grandes évolutions dont on peut être plutôt satisfaits en France.

 

Le gros problème qu'on a notamment aujourd'hui dans notre époque contemporaine c'est que tout d'abord nous avons toujours des plans nationaux qui sont, comme vous le disiez très bien tout à l'heure Monsieur Keller, et je vous le confirme, sont fondés pour analyser les grandes crises que nous pourrions traverser en considérant que d'autre pans de notre système fonctionnent extrêmement bien. Je pense par exemple à l'électricité alors on a des plans entiers de sauvegarde de la population en France avec en marge tout un réseau électrique national qui serait pour le coup absolument pas affecté. Donc ça fait partie des choses assez amusantes, mais quand même on y travaille je fais partie des gens qui sont payés pour y travailler réfléchir.

 

Mais là où je suis freiné et c'est à ça que je voulais en venir, nous avions dans le monde des décideurs, préfets, sous préfets, 2 freins à cette préparation des risques, la caractérisation des risques et puis l'anticipation de l'aide à la population. Deux freins principaux : qui sont d’abord des préfets qui sont là, vous le savez, sur des postes pas pour très longtemps. Ce sont des gens qui sont en poste pour 4-5 ans et qui parce que la culture française, le corps préfectoral est comme ça, on essaye de pas trop faire de vagues, on a une carrière à construire, c'est très légitime. En revanche, on a souvent, dans le corps préfectoral, il y a de très très bon préfets qui sont plutôt rock'n'roll, la plupart d'entre eux ne veulent pas, faire de vagues. Donc, sous leur autorité, il est très difficile de monter des exercices quand on propose des exercices classés confidentiel défense la plupart du temps, j'en propose aux préfets, et souvent l'autorité préfère des exercice qui rentrent dans les clous c'est à dire des exercices qui vont pas mettre trop à mal notre système. Dès qu'on propose quelque-chose qui sort de la marge : "houlala, non alors non attendez, oui votre idée est bonne mais bon, on va faire dans ce qu'on sait faire".

 

Donc on parlait tout à l'heure du marteau et du clou, c'est cela, on crée des situations dangereuses dans lesquelles la population est mise en danger et on va créer des exercices d'entrainement qui vont nous permettre de mobiliser nos moyens à hauteur de ce qu'on peut faire. C'est à dire que dès qu'on dépasse la capacité de nos moyens (on a des systèmes européens qui sont très bien formés, ce qu'on appelle le mécanisme européen de protection civile qui consiste à appeler nos partenaires européens à la rescousse si jamais nos moyens nationaux étaient insuffisants), et j'ai beau expliquer à notre corps préfectoral avec lequel j'ai la chance d'être en lien : vous savez, si en France on dépasse nos moyens nationaux, c'est que nos camarades européens, certainement seront dans le même cas. Le problème ne s'arrêtera pas comme en 86 à nos frontières. Donc là non ça, ça ne passe pas.

 

On considère qu'on aura toujours des moyens qui sont dans les coulisses et qu'on va sortir et qui permettront de sauver tout le monde. Ça c'est le 1er problème et le 2nd problème, je suis désolé d'être un peu long je termine là-dessus c'est l'effet pervers de ce premier système. Et le 2nd effet kiss-cool c'est le budget. C'est à dire qu'à force de passer des années avec des autorités préfectorales qui vous demandent de rester dans la boite à chaussure, de rester dans les clous de ce que vous pouvez faire et anticiper en terme de protection des populations donc c'est à dire qu'est ce que vous pouvez créer comme exercice fondé sur les risques majeurs qui risquent de faire écrouler des pans entiers de notre société donc vous empêchant de faire ça, vous savez comment le budget de l'Etat fonctionne. Vous avez des budgets qui sont chaque année recalculés en fonction des dépenses des années précédentes et Bercy vous retire de l'argent : tout ce que vous n'avez pas dépensé en N précédent, et bien Bercy vous dit bon écoutez vous n'avez pas dépensé ça, vous n'en avez peut-être pas besoin pour l'année prochaine. Donc moins de fric.

 

Ce qui fait que d'année en année on monte des exercices avec des moyens financiers qui sont de moins en moins importants, du coup ça nécessite d'écrire des scenarii qui sont de moins en moins majorants, on est dans un cercle vicieux, je n'accuse pas le monde préfectoral, que je respecte évidemment, du fait de mes fonctions et que je fréquente au quotidien. Il y a d'excellents préfets en France et je tiens à vous l’assurer. Des gens fantastiques qui veulent faire bouger les choses. Sauf que, la force d'inertie de l'administration française, je ne parlerai que de la France, je connais mal nos partenaires européens, la force d'inertie de notre système, malheureusement nous empêche de laisser sortir certains préfets et sous préfets qui sont des mecs talentueux, qui ont des supers idées pour l'avenir de la France et qui partagent la plupart des points que vous avez développés, pas tous, mais la plupart, ils font quand même partie du système. Il est difficile de s'extraire du système dans un temps, et d'en faire partie. En France on a des talents dans les administrations, des gens qui sont, et j'espère en faire partie humblement, qui essayent de tout faire pour faire bouger les choses, c'est pas simple.

 

Donc j'en reviens à la conclusion de Monsieur Keller, attendez ce que vous devez attendre de l'Etat mais comptez beaucoup sur vous. Comptez beaucoup sur les réseaux. Je ne dis pas que l'Etat est impuissant et incapable, il a des moyens de vraiment vous venir en aide mais ce que je veux dire par là c'est : croyez en l'Etat tout de même, ne vous dites pas que soudainement il faut être contre l'Etat et tout brûler. Je ne pense pas que la solution est là, mais dites vous que en complément de la force Étatique, n'hésitez pas à investir votre compétence locale à fédérer et à construire quelque chose. Vous savez la résilience, c'est un système qui contient plusieurs niveaux de capacité d'articulation qui va réussir à tenir. Ne comptez-pas que sur l'Etat comme on le fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale."

 

 

 

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