Hausse du niveau de la mer : batailler ou s'adapter ?

 

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a publié en septembre 2019 un rapport spécial mettant en évidence les liens entre l’évolution du climat, l’augmentation du niveau des eaux et la fonte de la cryosphère (l’ensemble constitué par les glaces qui sont à la surface du globe terrestre).

 

Le constat est sans appel : si rien n’est fait, le niveau des océans devrait considérablement augmenter à l’horizon 2100 (+1,1m en moyenne) et à un rythme toujours plus soutenu. Et si, dans le scénario le plus clément imaginé par le GIEC, nous parvenions à honorer l’engagement des accords de Paris (limiter le réchauffement à +2°), le niveau des mers continuerait à monter jusqu'à 2300 et au-delà, même pour des scénarios qui atteignent zéro émission de gaz à effet de serre dans la seconde moitié du 21ème siècle.

 

 

Une montée du niveau global de la mer en accélération. Certes, mais dans quelles proportions ? 

 

En moins d’un siècle, la vitesse d’élévation des eaux est passé de +1,4 mm par an en moyenne (entre 1930 et 1992) à +3 mm par an (entre 1993 et 2015) ; elle a donc doublé. Au total, nous avons observé une élévation globale d’environ 20cm au 20ème siècle.

 

A quoi est due cette accélération de la montée des eaux ? Jusqu’au début des années 2000, cette hausse s’expliquait majoritairement par la dilatation des océans provoquée par le réchauffement climatique (en se dilatant, l’eau occupe un volume plus important). Problème : la fonte des glaciers au pôle laisse supposer que les dernières estimations du GIEC pourraient finalement constituer une fourchette basse de la montée du niveau des océans.

 

Ainsi, des instituts de recherche tels que la National Oceanic and Atmospheric Administration tablent sur une hausse pouvant atteindre les 2,5 mètres en 2100. L'institut Climate Central s’est également prêté au jeu des pronostics, pariant quant à lui que la hausse devrait atteindre 2,9 mètres quand bien même nous serions parvenus à limiter la hausse des températures à +1,5°.

 

En outre, d’autres facteurs influencent cette montée des eaux : la construction de barrages réduisant l’apport de sédiment dans les zones inondables, le poids des nouvelles constructions qui contribuent à « enfoncer » les sols en encore l’exploitation anarchique du sable néfaste pour les plages. Il conviendra donc ici d’évoquer cette circonstance : 625 millions de personnes vivent actuellement dans des zones côtières de faible élévation. Dans ce rapport de l'US Army War College évoquant l'impréparation de l'armée américain face aux risques climatiques, la montée des eaux est considérée comme l'une des principales menaces sécuritaires du 21ème siècle.

 

 

Le plus grand défi de génie civil de l'histoire de l'humanité ?

 

Gardons-nous toutefois d’ouvrir cette boite de Pandore et, pour la suite de cette analyse, cramponnons-nous à l’espoir que le génie civil puisse apporter des solutions face à ce qui s’annonce être l’un des plus grands défis du 21ème siècle.

 

Alors que le GIEC, qui a entamé son 6éme cycle d’évaluation, devrait publier les trois volumes du 6e rapport d’évaluation pour l’année 2021, demandons-nous plutôt quelles sont les mesures d’adaptations et de protection qui ont été mises en place, ou qui sont à l’étude au sein des programmes stratégiques des pays concernés ?

 

Dans ce domaine, nous possédons deux certitudes scientifiques. Nous savons d’abord ce qui cause globalement la montée du niveau des eaux : une concentration accrue de gaz à effet de serre entraînant la dilatation thermique de l'eau de mer et la fonte des glaces terrestres. Et nous savons aussi comment endiguer ce phénomène : en réduisant les émissions de carbone et en limitant l’augmentation des températures.

 

Malgré l’accumulation des rapports scientifiques exhortant les gouvernements à fortement restreindre leurs émissions de gaz à effet de serre, peu d’actions allant véritablement en ce sens ont été mises en place ; certains pays allant même jusqu'à fouler aux pieds cet appel : c’est ce qu'on a observé, en 2017, avec le retrait des États-Unis de Donald Trump des Accords de Paris sur le climat. Et le président américain d’ajouter : « J'ai été élu pour représenter les habitants de Pittsburgh, pas de Paris …»

 

Cette déclaration est on ne peut plus juste. Mais des rapports comme le Risky business report (2014) ont montré les coûts pharaoniques que pourraient représenter la montée des eaux ; un langage que Mr Trump devrait parfaitement comprendre.  D’ici 2050, plus de 106 milliards de dollars de biens situés sur les côtes américaine pourraient être en dessous du niveau de la mer. Par ailleurs, une étude de Nature Climate Change a estimé que les pertes futures dues aux inondations dans les grandes villes côtières du monde pourraient dépasser 1000 milliards de dollars par an. Car le problème ne réside pas que dans la hausse moyenne du niveau des mers, mais dans les événements extrêmes, notamment des houles exponentiellement croissantes (en fréquence et en gravité) à mesure que le niveau moyen augmente.

 

La gestion de la montée des eaux n’est pas qu’une affaire de sécurité, c’est également une donnée économique majeure.

 

 

Les Pays-Bas, pierre de touche de notre capacité à « vaincre » la montée des eaux ?

 

Les pays menacés par la hausse du niveau de la mer sont pléthores. Parmi les plus exposés aux risques d’inondation, on pourra citer notamment les Pays-Bas, la Côte d’Ivoire, Madagascar ainsi que la France. Les pays les plus menacés, en termes de millions d’habitants concernés, se situent toutefois en Asie du Sud-Est : Chine, Japon, Bangladesh, Vietnam, Indonésie.

 

S’il en est un qui fait figure de bon élève (supposé ou avéré) parmi eux, il s’agit des Pays-Bas. De par sa situation géographique, le plat pays a institué un système de défense face aux risques d’inondation depuis 1255 ; date à laquelle fut créée la première régie des eaux officielle. L'Office des eaux des Pays-Bas ou Conseil d'administration de l'eau (Waterschappen) s’efforce ainsi depuis 9 siècles d’assurer la protection des villes, villages et hameaux exposés aux risques de submersion. Au cours du dernier siècle, le changement climatique a ainsi conduit les Pays-Bas (dont 26 % des terres se trouvent sous l’altitude zéro) à intensifier l’adoption des mesures de protection innovantes ainsi que la construction d'ouvrages babyloniens comme l’Oosterscheldekering, une barrière contre les inondations de l’Escaut oriental que les hollandais appellent : « l’une des sept merveilles du monde ». 

 

Que ce soit à l’aide de zandmotor (« moteur de sable ») freinant l’érosion des littoraux grâce à l’apport de multiples monticules de sables, ou grâce à d’imposants portails brise-lames protégeant Rotterdam de l’inondation, les Pays-Bas sont en perpétuelle recherche de solutions pour compenser leur vulnérabilité face à la mer. Manquant très largement de nappes phréatiques, de nombreuses « water plaza » (terrains de basketball ou de jeux pour enfants, grandes places et jardins, etc.) ont été aménagées pour accueillir le trop-plein d’eau en cas d’inondation.

 

 

L’Oosterscheldekering s’étend sur 9 km. Ses larges glissières restent ouvertes tant que la mer est paisible.

 

 

Par le programme national « Room for river », pas moins de 39 sites fluviaux ont été repensés en prévoyant notamment la relocalisation et l’élargissement des digues, l’élargissement du lit des cours d’eau, la construction d’un circuit vert, l’ajout de canaux, la refonte du réseau d’écluses, etc. Situé à proximité de Rotterdam, l’Eendragtspolder illustre parfaitement l’« esprit » de ce programme qui entend protéger son territoire tout en améliorant les conditions de vie de ses habitants. Le polder est désormais une base de loisirs où se côtoient promeneurs, cyclistes ou encore restaurateurs ; des compétitions internationales d’aviron y ont également été organisées. De la sorte, les Pays-Bas entendent convertirent la question de l’eau en opportunité de développement pour le pays.

 

Henk Ovink, représentant spécial des Pays-Bas à l’international pour les questions liées à l’eau, a déclaré à ce propos : « L’eau n’est pas qu’un danger, c’est aussi une chance : la réalité du réchauffement climatique doit devenir une chance pour améliorer la vie des gens ». Avant de tempérer : « Nous sommes les leaders sur ce terrain, ce qui est une bonne chose pour notre économie, mais cela nous donne aussi des devoirs. Beaucoup de pays ou de villes à travers le monde attendent nos propositions pour demain ».

 

Un modèle porteur d’espoir ?

 

Le modèle hollandais est de plus vecteur d’activité économique. Ces dernières années, les 2 400 entreprises néerlandaises travaillant dans l’hydraulique ont généré un chiffre d’affaire annuel colossal estimé à 17 milliards d’euros, dont la moitié réalisé à l’étranger. Ainsi, les mesures de protection face à la montée des eaux sont pour ces dernières des expertises rentables qui se sont exportées à l’étranger lors d’épisodes de crises. Les États-Unis ont ainsi fait appel à l’expertise hollandaise après le passage de l’ouragan Katrina en Louisiane en 2005, puis en 2012 après que le cyclone Sandy ait causé d’importants dégâts sur la côte est.

 

En matière de montée des eaux, la gouvernance hollandaise semble donc mener la voie à l’international ; mais cette dernière présente des éléments qui demeurent sujets à caution. Rotterdam, joyau économique des Pays-Bas, combat la montée des eaux tout en prospérant autour d’une activité portuaire dépendante… du pétrole. Un paradoxe pour cette ville qui multiplie les projets écologiques mais dont l’activité portuaire représente 17% de l’empreinte carbone du pays. Si ces chiffres doivent être nuancés par l’importante concentration des activités économiques (65% du PIB du pays est produit à Rotterdam), on comprend que la question de la transition énergétique des ports doit aussi être posée.

 

Les Pays-Bas pourront-ils remporter la bataille face à la montée des eaux ? « Nous ne savons pas » confesse Marjolijn Haasnoot, chercheuse à l’institut de recherche Deltares. « Nous ne savons pas car nous n’avons aucune certitude du niveau exact qu’atteindront les eaux d’ici 2100 ». Appelant au principe de précaution, de nombreux experts conseillent ainsi au gouvernement hollandais d’envisager sérieusement un scénario comprenant des déplacements massifs de population.

 

 

La guerre est déclarée ?

 

A l’embouchure du Gange et du Brahmapoutre au Bangladesh, les experts hollandais sont également sur place. Le pays des fleuves fous est sévèrement menacé par la submersion aussi bien aux abords du Padma (continuation du Gange sur le territoire bangladais) qu’au long de sa façade maritime. L’ONU a récemment tiré la sonnette d’alarme ; d’ici la fin du siècle, pas moins de 20 millions de Bangladais pourrait être contraints de quitter leurs terres et par là même devenir réfugiés climatiques. A ce stade, on peut se demander où iront ces réfugiés. Entre 1993 et 2013, l’Inde a érigé un mur de 3200Km le long de sa frontière avec le Bangladesh pour se prémunir de la « menace islamiste ». Le sort des réfugiés climatiques pourrait-il faire oublier à l’Inde la religion de cette population à 90% musulmane ?

 

Combien de millions de personnes seront contraintes de fuir le littoral ? S’il est impossible d’avancer des chiffres précis, rappelons que 625 millions de personnes vivent actuellement dans des zones côtières de faible élévation. Face au défi de l’eau, deux perspectives s’offrent alors à nous. Nous pouvons décider de tenir tête aux éléments et persister dans notre course à la fortification ; du moins localement, car il est évident que lon ne pourra construire une digue sur tous les littoraux du monde (certains devront apprendre à « faire avec » ).

 

Sinon, nous pouvons tenter de reprendre en main notre empreinte carbone, c’est-à-dire nous réapproprier nos facultés nouvelles (celles de la technique moderne) pour fermer le robinet. Du reste, cette perspective est probablement la plus compliquée à mettre en œuvre.

 

C'est ainsi que Zarathoustra dit : « Et la vie elle-même m'a dit ce secret : « Vois, dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même ».

 

 

Sources pour aller plus loin :

 

 

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