Gros-vide-19 : et maintenant ?


Il arrive que les crises prennent plusieurs visages. L’empire romain par exemple meurt au IIIème siècle avec une crise systémique alliant problèmes politiques, sociaux, économiques, moraux et religieux. Ces crises systémiques sont destructrices mais peuvent aussi être créatrices. En mandarin, le mot « crise » s’écrit « 危机 », soit deux caractères signifiant respectivement « danger » et « opportunité ».

La liste des croyances bouleversées par la crise mondiale liée au COVID-19 est longue. Commençons par le sacro-saint marché et son superpouvoir d’auto-régulation. Face à l’injonction des risques sanitaires pesant sur la population, il apparaît évident que le marché, seul, ne peut répondre à tout et qu’il faut le subordonner à l’intérêt général. Ainsi l’Irlande, pourtant grande alliée du néo-libéralisme, n’a pas longtemps hésité avant de nationaliser les hôpitaux privés pour faire face à la crise. De même, aux Etats-Unis, Trump a utilisé le « Defense Production Act » dans le but de contraindre les entreprises à orienter leurs productions afin de fabriquer des respirateurs artificiels et ainsi de répondre à l’intérêt général[1].

Par ailleurs, cette crise pose aussi la question de la résilience d’un monde économiquement globalisé. Parlons d’abord du manque de travailleurs saisonniers étrangers pour l’agriculture française. Cette dernière peine considérablement à les remplacer malgré l’engouement joyeux de certains parisiens prêts à se salir les mains[2]. Et plus généralement, soulignons les difficultés d’approvisionnement auxquelles font face des entreprises lorsque ces approvisionnements proviennent de l’autre bout du monde. Si l’autonomie économique de la France a été réduite par les vagues successives de délocalisation, la situation actuelle interroge sur les limites de cette dépendance.

Cette crise a aussi révélé les liens qui existent entre l’apparition des épidémies et la destruction de l’environnement par l’agriculture intensive, l’industrialisation et l’urbanisation. Elle a révélé le manque cruel de moyens du système de santé français, le manque de lits en réanimations, le manque de personnel soignant et le manque de plan sérieux en cas de crise sanitaire. Or c’est notamment parce qu’ils disposaient de plans de gestion sanitaire de grandes ampleurs que la Chine, Hong-Kong, la Corée du Sud, Taiwan ou encore le Japon s’en sortent mieux que la France ou l’Italie.

Enfin, la question de la souveraineté monétaire et du rôle de la Banque centrale européenne (BCE) se pose à nouveau. L’idéologie dominante a favorisé l’indépendance des banques centrales vis à vis des pouvoirs politiques[3]. C’est le cas de la BCE dont la mission, fixée par les traités, est de maintenir la stabilité des prix. Sa mission aurait pourtant pu être de soutenir l’activité économique, de garantir la stabilité financière ou de soutenir les politiques publiques en faveur de la transition écologique ! Le pire est probablement de constater qu’en cas de crise les états ne peuvent pas directement financer leur dette grâce à la BCE par le biais de la création monétaire[4]. Ils doivent nécessairement passer par les marchés financiers qui ne manquent pas de prendre leur part sur ces transactions. D’ailleurs, si les dettes publiques d’un état sont considérées comme trop importantes par les marchés financiers, ces derniers peuvent appliquer des taux d’intérêts encore plus significatifs puisqu’ils considèrent ce financement comme très risqué. Il s’agit donc d’une double peine pour le pays en question, à l’image de ce qui s’est noué lors de la crise de la Grèce à partir de 2008.

Ces éléments ne constituent qu’un aperçu non exhaustif des questions soulevées par la crise. Nombreux sont ceux qui y voient pourtant l’opportunité d’un changement de paradigme. Le « Green New Deal » d’Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders ou encore le plan de relance verte de Gaël Giraud en sont des exemples. Ils ouvrent les perspectives d’un monde radicalement différent, perspectives qui n’auront de chance de ne devenir réalité qu’au prix d’un rapport de force avec les tenants du vieux monde.

[1] Lire « L’heure de planification écologique » de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Le Monde Diplomatique, Mai 2020

[2] Lire https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/04/07/coronavirus-la-penurie-de-saisonniers-paralyse-l-agriculture-europeenne_6035779_3234.html

[3] Lire l’article 123 TFUE: https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:12008E123

[4] Il existe plusieurs canaux de création monétaire que peut utiliser la banque centrale, le rachat de titres (quantitative easing), les prêts directs aux banques commerciales etc… Les taux d’intérêts de la BCE sont très faibles, voire nuls.

Posts à l'affiche
Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Twitter Basic Square
  • Google+ Basic Square

© 2017 par Collaborative People. Créé avec Wix.com

Collaborative People est une SAS au capital de 10 000€

Siren: 823 346 887 – Siret : 82334688700016 – N° TVA intracommunautaire : FR 81 823346887