La France en 2035 : 12 plongeons dans l'inconnu


Après 3 mois de page blanche, sidéré par l’épisode que nous traversions (et occupé à assurer l’approvisionnement alimentaire et neuronal de deux homoncules en bas âge surexcités et émotionnellement imprévisibles), j’essaie de reprendre du service, et trouver du sens à cette pagaille. Nous devons apprendre à vivre dans l’inconnu, ce qui n’empêche pas d’essayer de cerner les choses. Je propose ici 12 tendances qui pourraient particulièrement régir les prochaines années de l’histoire de notre pays. C’est sans prétention : le but est de stimuler la discussion et notre imagination sur la manière dont notre système va évoluer et réagir (et nous avec).

1) PIB : dans notre modèle actuel, la croissance du niveau de production permet celle de l’emploi, des revenus et de la capacité à maintenir les services publics et la protection sociale. C’est comme ça, je n’y peux rien. Notre taux de croissance du PIB diminue décennie après décennie depuis 50 ans, jusqu’à atteindre un niveau très faible depuis 2008 (et quasi-nul pour le PIB constant par habitant). De même, le pouvoir d’achat a stagné entre 2007 et 2017. Les Français souhaitent de plus en plus consommer « moins mais mieux » ; certes, mais il serait préférable pour le PIB que nous nous goinfrions « plus et mal ».

Au point que les milieux d’affaires osent désormais imaginer l’impensable : est-ce la fin de la croissance ? Que ce soit en raison des limites planétaires, du vieillissement démographique, de panne de l’innovation, de déficit de compétitivité de notre économie, ou de satiété des consommateurs, on peut effectivement s’interroger : et si le PIB en 2035 était proche, voire inférieur à celui de 2019 ? Et on se posait déjà cette question avant qu’une petite coquine de particule microscopique décroissantiste ne vienne amputer notre PIB de 11% (minimum). Avec toutes les conséquences sociales et autres déstabilisations imprédictibles que cela pourrait induire (ou pas). Et avec la possibilité de saisir (ou non) l’opportunité de se fixer des objectifs autres que le PIB, qui est couplé avec la destruction de notre habitat, et ne dit rien du bien-être, de la sécurité, ou encore des échanges non-monnayés pourtant créateurs de valeur.

Autre conséquence non-négligeable que pourrait entraîner cette fichue particule microscopique néo-marxo-nationaliste : pour éviter la faillite économique complète en cas de redressement insuffisant du secteur marchand, l’Etat en 2035 pourrait se retrouver plus interventionniste et dirigiste (ex. en tant « qu’employeur de dernier ressort »). Il pourrait également se retrouver plus souverainiste sur le plan monétaire et économique, voire plus protectionniste (on en voit des prémices ici et ), comme c’est déjà le cas hors-UE. Ce serait une inversion majeure de tendance, après 70 ans d’intégration européenne, de mondialisation des échanges, et de libéralisation de la finance. Cela n’est cependant pas sans risque de tensions géopolitiques, de mesures de rétorsion, de problèmes d’approvisionnement, et d’inflation.

2) Vieillissement : la France devrait compter 18 millions de seniors (plus de 65 ans) en 2035 contre 13 millions aujourd’hui, soit une hausse d’environ 40%. Avec un niveau d’emploi et un PIB qui risquent de ne pas suivre, et des dépenses sociales et un taux de prélèvements déjà élevés, cela pose la question de la solidarité intergénérationnelle par des voies autres que les cotisations (ex. héberger ses parents, ou plutôt dans le cas de la France se faire héberger par la génération détentrice du patrimoine immobilier, échappe au PIB).

Et on se posait déjà cette question avant qu’une vilaine particule microscopique anarchiste ne vienne massivement détruire l’emploi des jeunes (et les cotisations qu’ils étaient supposés verser), y compris diplômés.

3) Dette : en tant qu’orthodoxe budgétaire alarmé en 2005 par le niveau de dette publique qui dépassait à l’époque 60% du PIB, force est de constater que je me suis trompé. La dette pourrait, au moins en partie, finalement n’être qu’une « simple convention », une « écriture comptable ». On a dépassé les 100% (et encore, c’était avant qu’une petite gredine de particule microscopique dilapidatrice ne fasse exploser les compteurs), et nous sommes encore en vie. La dette crève le plafond, mais le service de la dette (les intérêts payés) a vu son poids dans le PIB diminuer de moitié depuis 1995. Il semblerait que les économistes n’aient globalement pas idée de là où cette affaire nous mène, ni la manière dont réagiront à terme les taux d’intérêt et l’inflation : d’ici 2035, tout est possible.

Moins médiatisée, notre dette privée (entreprises et ménages) s’envole également, passant de 102% en 2008 à 133% en 2018, faisant planer une nouvelle épée de Damoclès au-dessus de notre économie sous perfusion croissante. Et ça, c’était avant qu’une petite fripouille de particule microscopique bolchévique ne rajoute les prêts garantis par l’Etat, ou ne fasse passer la note de crédit d’une entreprise comme Renault en junk bond.

4) Pétrole : la France est fortement dépendante du pétrole pour ses transports, et en importe la quasi-totalité. Les découvertes mondiales de pétrole conventionnel décroissent depuis les années 70 ; aujourd'hui, pour 6 barils de pétrole conventionnels consommés, un seul est découvert. L’industrie pétrolière a énormément investi dans l’exploration-production au début des années 2010, mais obtenu des découvertes très maigres (cf. minute 23 de cet exposé de Pierre Hacquart). Depuis 2015, les investissements ont chuté et pourraient être insuffisants pour poursuivre la fête énergétique.

D’après l’AIE, le pic de production de pétrole conventionnel a probablement été franchi en 2008. L’industrie américaine de pétrole non-conventionnel, qui a permis de compenser, n’a jamais été rentable, affiche des signes de fragilité, et enchaîne les faillites, suscitant l’impatience des investisseurs. Et ça, c’était avant qu’une petite Khmère Verte de particule microscopique écofasciste ne sème un vaste carnage, avec des volumes de vente en chute libre, des prix par moments négatifs, et des coûts importants de surstockage.

La France consomme environ 15% de pétrole en moins par rapport à 2005 et on a évité de se taper dessus : on a remplacé des chaudières fioul, on a des voitures un peu moins consommatrices, des camions qui font des trajets un peu plus courts, des bateaux qui consomment moins de fioul lourd… Vamos Francia ! Si l’on doit, de gré ou de force, consommer encore 20-30% de pétrole en moins d’ici 2035, cela implique une transformation sociétale non-négligeable. On a de la marge pour y arriver, toujours sans se taper dessus : voitures moins lourdes, vélo, covoiturage, développement des transports en commun, télétravail, circuits courts, sobriété...

5) Agriculture : la moitié de nos agriculteurs prendront leur retraite d’ici 2030, avec une seule installation pour 2-3 départs. A ce rythme, les agriculteurs auront quasiment disparu d’ici 20 ans. Notre agriculture est de moins en moins souveraine : sans le vin et les spiritueux, la France aurait un déficit commercial agricole de plus de 6 milliards d'euros. Notre agriculture est de plus en plus dépendante d’importations de pétrole, de phosphates, de pesticides, de nutrition animale… Nos sols se dégradent (pollution, artificialisation, érosion, perte de matière organique), ainsi que notre qualité de l’eau. Deux-tiers de nos zones humides ont disparu au 20ème siècle (avec les services écosystémiques qu’elles rendaient gratuitement, et qui auraient été les bienvenus face au dérèglement climatique). Enfin, l’autonomie alimentaire des territoires, urbains comme ruraux, est quasi-nulle. Voilà ma foi un beau chantier de résilience alimentaire pour éviter de nous taper dessus.

6) Politique : fin 2019, Marine le Pen était donnée à 45% au deuxième tour des Présidentielles 2022 selon un sondage IFOP. Emmanuel Macron semble sortir renforcé de la crise du Covid-19, mais il peut se passer beaucoup de choses d’ici 2022, encore plus d’ici 2027. Dans un monde festif en croissance, où l’économie est mondialisée et financiarisée, et où la technologie résout nos problèmes, le pouvoir désertait progressivement la politique. Mais dans un monde contraint qui voit se succéder voire s’accumuler les crises semaine après semaine, on peut imaginer un retour en force du politique, vers qui les regards de la population se tournent pour savoir à quelle sauce on sera mangés, et à qui il revient par exemple de décréter un confinement strict de deux mois (par exemple).

En 2035, que le pouvoir soit entre les mains du RN ou de LREM (potentiellement après un interlude de 1-2 quinquennats RN… c'est hélas envisageable), il est possible que l’Etat soit plus autoritaire qu’aujourd’hui (ou pas), et que cela mène à des dérives autoritaires (ou pas).

7) Inégalités : ça peut là aussi partir dans tous les sens. Se pose d’abord la question du paradoxe d’une société qui a connu une montée en compétences sans précédent née de la démocratisation de l’éducation, mais qui est confrontée aujourd’hui à l’hyperpolarisation du marché du travail. En 15 ans, les inégalités sociales et territoriales existantes peuvent se creuser, mais le système a aussi amplement le temps de se transformer et/ou de basculer au point que les cadres se retrouvent moins valorisés sur le marché du travail que les travailleurs manuels (qui sait). Les territoires ruraux peuvent gagner en attractivité tandis que les métropoles se voient progressivement boudées (ou pas).

8) Crises migratoires : depuis la guerre en Syrie, je me demandais comment dans un avenir relativement lointain nous trouverions le bon équilibre entre l’accueil de réfugiés et la stabilité intérieure, sachant que la France (du moins le nord) ferait a priori partie des territoires encore relativement habitables pendant que des milliards de malheureux seraient contraints de fuir leur région.

A plus court terme, nous sommes déjà dans l’inconnu quant à la capacité des pays du Sud à éloigner les menaces de stress hydrique, d’épuisement des sols, ou encore de désertification.

Et ça, c’était avant qu’une affreuse particule microscopique néo-nazie (sur ce coup il n’y a nullement de quoi en rire) ne fasse exploser le prix du riz, ne pousse la Russie à suspendre ses exportations de céréales, et n’entraîne l’effondrement économique de pays pauvres dépendants d’exportations d’hydrocarbures. La décroissance, ça peut être intelligent pour les riches si c’est piloté, ça peut être rigolo si c’est subi, mais ce n’est ni l’un ni l’autre pour les pauvres, surtout lorsqu'on risque une « pandémie de la faim ».

9) Digital : vaste sujet qui soulève d’autres vastes sujets comme le risque de basculement vers une société d’hypersurveillance, d’une vague d’automatisation des emplois par l’Intelligence Artificielle, de fracture numérique, d’impact environnemental du numérique, de notre dépendance technologique croissante envers l’Asie et les Etats-Unis, ou encore d’addiction aux écrans dès le plus jeune âge (avec les conséquences encore méconnues que cela peut induire sur le développement du cerveau). A elle seule, l’omniprésence croissante du digital pourrait rendre méconnaissable la France de 2035. Donc si elle est couplée à tout le reste…

10) Communautarisme : le différentialisme ethnique et l’appartenance communautaire deviennent obsessionnels (avec les préjugés croissants qui en découlent envers « l’Autre »). J’étais adolescent dans les années 90 dans une France qui depuis plusieurs décennies semblait reléguer ces questions à un passé lointain : je n’imaginais pas une telle inversion de tendance. A ce rythme-là, ça ne sent pas bon pour 2035. L’attachement à des valeurs communes, le dialogue inter-religieux et intercommunautaire, le contrôle des flux migratoires, et l’assimilation culturelle sont loin d’être inexistants (il ne faut pas non plus exagérer, bien que la situation soit préoccupante voire dramatique dans certains territoires) ; leur contrepoids face aux dérives communautaires déterminera où nous en serons dans 15 ans. De plus en plus de gens, hélas (et pas que dans les extrêmes), basculent dans une représentation de l’avenir où cette affaire se termine mal. Ce qui pose le risque de prophétie auto-réalisatrice, et m’amène au point suivant.

11) Collapsologie : 65% des Français redoutent un effondrement de notre civilisation. Les sondages ont leurs limites, mais cette même question posée en 2012 recueillait à peine 10% de « oui ». De l’extrême gauche à l’extrême droite, chez les cadres et chez les ouvriers, dans les villes et dans les campagnes, chez de plus en plus d’énergéticiens, d’agronomes, de financiers, d’ingénieurs, d’élus et de militaires, les imaginaires se développent sur un Effondrement plus ou moins brutal, plus ou moins progressif, avec plus ou moins de résilience du système, et de réaction plus ou moins démocratique du pouvoir pour garder le contrôle de la situation.

Croissance infinie impossible dans un monde fini, emballement climatique, interdépendance de systèmes overstretched et vulnérables, perte de maîtrise de la complexité, dislocation sociale, impréparation des institutions : pour raison X ou Y, de plus en plus de Français constatent qu’à un moment, ça pourrait coincer. Et on n’est pas seuls. La représentation croissante d’un avenir menaçant (idée qui n'est certes pas complètement sortie d'un chapeau magique envoûté par une secte millénariste), plutôt qu’un avenir prospère et sûr, est une transformation majeure des esprits lors de la décennie écoulée.

Le catastrophisme peut favoriser une culture du risque, l’anticipation des risques, et éviter des catastrophes. Tout comme il peut entraîner la peur et la prophétie auto-réalisatrice (ex. défection des forces de maintien de l’ordre craignant pour la sécurité de leur propre famille, repli survivaliste, réactions de panique à des événements relativement anodins). On ne sait pas encore où nous mène cette façon de penser…

12) Armée : nos militaires font face à la menace croissante de cyberguerres, et au retour éventuel de guerres de haute intensité (avec des combats de moins en moins asymétriques où l’ennemi est par exemple capable de contester le champ aérien de nos troupes). Plus généralement, nos armées sont amenées à prévoir des scénarios de crises de plus en plus inconnus, complexes et systémiques, où une défaillance d’un élément du système provoquerait des effets de cascade et d’accumulation qui risquent de déborder les capacités d’analyse et de réaction des institutions.

Conclusion : et tout ça, c’est sans compter sur la possibilité d’autres petits imprévus qui, à l’image du coronavirus, pourraient accélérer (ou inverser) les tendances citées plus haut. On observe en ce moment un beau cas pratique du comportement chaotique de notre Système, et des effets systémiques plus ou moins contrôlables qui peuvent résulter d’un dérèglement pourtant relativement mineur (qui en d’autres temps aurait eu un impact limité), menaçant un seul sous-ensemble du Système (ici le système de santé), mais qui déstabilise de manière potentiellement significative et chronique les systèmes logistiques, économiques, sociaux, alimentaires, énergétiques, géopolitiques…

Bref. Voilà un peu d’Histoire. Et moi qui avais peur qu’on parle toute ma vie des 35h et du recul de l’âge de la retraite…

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